vendredi 23 juin 2017

Savoir-vivre à la française et dîner catastrophe !

"Devine qui vient dîner ce soir !", c'est une comédie avec Spencer Tracy et Katharine Hepburn, couple maniant avec délectation le sarcasme distingué et la dérision des convenances.
C'est aussi la promesse d'une prise de risque mondaine dont on ne mesure guère les  imprévisibles secousses.
Au printemps dernier, saison nimbée de lumière subtile et de fraîche vitalité, nous eûmes le projet des plus lénifiants d'une réunion de convives unis par un même défi prodigieux : bavarder aux chandelles la veille du premier tour des élections de notre président, sans dire un seul mot de politique !
En cas d'échec volontaire ou irréfléchi, le gage prévu était particulièrement cruel : réciter ou lire d'une voix charmée un peu de Victor Hugo, ou à la rigueur, de Baudelaire pris au hasard des pages de nos bons vieux "Lagarde et Michard"; ces bibles de notre adolescence qui enseignaient l'amour des Lettres et l'amour courtois.
.L'ancienne "nounou" de nos grands enfants adorant jouer les gouvernantes à l'ancienne mode, nous l'engageâmes, le coeur content. Son bon sens campagnard nous mettrait certainement à l'abri de la moindre anicroche. Un cuisinier des environs fut également requis, et, là encore, notre tranquillité d'esprit ne connût plus de bornes.
 La gouvernante reçut la mission d'ouvrir la grande porte aux heureux mortels, l'homme des fourneaux jura de livrer un plat choisi sur un coup de tête: tout simplement une bouillabaisse !
cette inspiration sur le moment, nous parût charmante et délicieusement exotique, avec une pointe d'insolence et une pincée de sel méditerranéen. Le fait que cette préparation exigeât des soins délicats et compliqués ne nous effleura nullement. Rien, absolument rien ne pouvait prétendre à briser la bonne harmonie, la douce saveur, le déroulement sans heurts de ce dîner reflétant un désuet "art de vivre à la française".
Or, il ne faut jamais se croire plus malin que ce demi-dieu ironique qui a nom "inattendu".
Notre voisinage rustique s'enorgueillit depuis quelques années de compter un habitant de cet Olympe désigné par le terme adorablement évocateur de "diplomatie".
Notre divinité tenant davantage d'une légende, d'un fantôme, d'un éternel nomade, que d'un être en chair et en os, je n'y songeais pas plus qu'à une chimère. Oui, nous étions les honorés voisins d'un honorable ambassadeur. Un homme que la rumeur disait fort poli mais qui tenait surtout du courant d'air  Or, l'homme-mari tenait naïvement. à lui faire les honneurs de notre maison riche de poésie et singulièrement déficiente en dorures et meubles d'apparat. J'entendais soudain ma grand-mère me confier voici bien longtemps que le piège redouté des maîtresses de maison c'était l'adulation entourant une haute personnalité. Il fallait à tout prix éviter d'y tomber ! Un dîner, c'est le bonheur de chacun et non le piédestal dressé à l'intention d'un seul.
Ainsi, imiter Talleyrand qui se répandait en formules entortillées afin d'assurer de l'abîme de son respect un ministre, un duc ou un roi assis à la place d'honneur, avant de lancer un bout de rôti au malheureux convive relégué en bout de table, demeure une acrobatie assez irréalisable quand on a une once de coeur et un juste sens de l'égalité.
Mais, pensais-je, à quoi bon m'angoisser, cet ambassadeur n'est jamais chez lui, si l'homme-mari tient à l'inviter, nous recevrons une carte postée d'un autre continent nous priant de croire en ses aimables regrets. L'invitation dessinée de ma main maladroite s'envola donc vers le fantôme diplomatique et sombra dans l'oubli.
Et la date du grand soir de nous surprendre d'un coup !
L'après-midi précédant ce dîner de poètes rebelles, la France subissait les habituels traumatismes électoraux ravageant régulièrement notre pays, toutefois, notre maison pomponnée et astiquée se moquait du lendemain.
J'esquissai en solitaire un plan de table en alignant argenterie et porcelaine, le cerveau bourdonnant d'interrogations d'une importance extrême : le verre à vin à droite ou à gauche du verre à eau ? et combien de verres à vin ?
 A force d'hésitation, entre mes doigts, le cristal tinte, et se casse ! un mauvais présage ? Pensons à autre chose et cachons les morceaux avant que ma"gouvernante" ne me gronde. (Pour elle, j'ai à peine 10 ans). Les fourchettes centenaires brillent d'une nouvelle jeunesse, voilà qui me remonte le moral ; toujours les tourner dents pointées sur la nappe; attention à l'ampleur du  "centre de table" :
 mes invités sont loin de partager les mêmes élans politiques, vais-je les aligner comme deux lignes ennemies se jaugeant du haut d'un rempart de roses épanouies ?
C'est une soirée civilisée pas une bataille tirée des "Martyrs" de Chateaubriand ; je n'ai sûrement pas la vocation de la farouche Velleda, cette druidesse lançant son char (pauvres chevaux innocents)  entre Gaulois et Romains afin de concilier passion d'amante et devoir patriotique !
Mieux vaut suivre l'art de vivre" à la russe"(selon la définition datant de la "Belle-Epoque"):
des bouquets minuscules semés comme un sentier odorant; cela amusera les hommes et attendrira les femmes.
Je respire à fond, l'art de recevoir réclame de la grâce et de l'invention.
Serais-je à la hauteur d'une pareille pyramide de défis, moi, la maladroite irrécupérable ?
Qu'importe, mes amis ont l'habitude et me pardonneront beaucoup.
Douze heureux élus, quel bonheur, un treizième attirerait la malchance, la dispute,le courroux des dieux et bien pire. Je respire à nouveau .
Qu'ais-je à redouter, je ne suis pas candidate à la Présidence de la République ! Mais, une peur vague ne me quitte guère ...
 Un appel me fait sursauter, c'est l''homme-mari, un papier chiffonné en main, un drôle de sourire aux lèvres.  Mon pressentiment  obscur me titille de plus en plus et je manque casser un second verre ancestral.
L'homme-mari s'esclaffe franchement:
"Devine qui vient dîner ce soir?" dit-il en s'amusant de ma mine terrifiée.
 Je ne respire plus !
Le sympathique repas entre amis vient de sombrer dans les abysses d'un dîner de gala! l'ambassadeur a eu l'étrange impulsion de glisser sous notre porte un mot charmant mêlant excuses tardives et acceptation d'ultime minute.
Ma vie de campagnarde ensevelie sous les ronces de son jardin est foudroyé d'horreur extasiée !
Il ne me reste que 48 minutes et trente secondes afin d'arracher les mauvaises herbes de la cour , élaguer les buis hirsutes, dénicher un tapis écarlate, brosser mon chat blanc qui s'efforce de ramasser toute la poussière de la maison sur son pelage,  remplir de feuillage frais(à défaut d'étaler de rares oeuvres d'art, un peu de décoration au goût de sauvage ne nuira à personne !) salon et salle à manger, trouver une excuse plausible pour expliquer l'absence de rideaux et tentures (en réalité paresse et ennui mortel à l'idée d'entretenir ces tissus inutiles) ranger les livres éparpillés, ça et là, sur les étagères disjointes de la pièce vétuste décorée du nom pompeux de "bibliothèque", mettre un couvert de plus, et un vertige me terrasse.
Ciel ! treize! nous voici treize à table ! malédiction, catastrophe, accablement absolu. Que faire afin de conjurer le sort fâcheux qui se s'abattra sur mes invités ?
  Cette Excellence diplomatique impromptue va-t-elle jeter un froid ou enfiévrer l'atmosphère de cette soirée conçue pour oublier les miasmes politiques ? J'ignore tout de ce haut personnage et de l'état de son estomac.
En proie au doute le plus affreux, j'imagine cet ambassadeur d'une contrée éminemment policée succombant à une crise de foie, victime d'une nausée, ou refusant , de façon courtoise mais ferme de goûter cette préparation sentant la forte odeur du vieux port de Marseille.
 Honte ineffaçable assurée !
L'homme-mari, inconscient du drame que nous allons subir, prépare ses apéritifs en marin qui ne craint pas la houle. Bouleversée, je tente de l'aider et renverse notre unique bouteille de champagne sur ma robe neuve. C'est trop injuste; je reçois pour la première et ,sans doute la dernière fois, un héros de la diplomatie internationale, et j'aurai l'allure d'une Cendrillon du Languedoc.
Nous remplaçons stoïques le champagne par un "Banyuls", et la course folle reprend jusqu'à  l'heure fatidique; hors d'oeuvres et desserts sont prêts, il ne manque que la maudite bouillabaisse, pourquoi le cuisinier tarde-t-il ?  il est trop tard pour se poser des questions. Ma gouvernante se poste face au portail, les dés sont jetés, la cloche résonne, impitoyable.
Ouf ! pas d'ambassadeur en vue ! un couple tout sourires, un autre, plaisanteries, excitation :
 "un ambassadeur chez vous , Comme c'est amusant ! " et tout le monde envoie valser les spectres électoraux ! On débat au contraire sur un point de protocole; donnera-t-on à l'illustre inconnu du "monsieur tout court, du monsieur l'ambassadeur ou du "votre Excellence?"
 Une invitée propose de tomber à ses pieds, elle a appris la révérence dans son enfance et meurt d'envie de montrer sa science . Affolé, un ami fait remarquer à l'homme-mari qu'il a oublié sa cravate, c'est presque un crime envers le corps diplomatique.
Hélas ! nous sommes épouvantés pour bien autre chose: la bouillabaisse n'arrive décidément pas!
Le cuisinier a-t-il une dent envers les diplomates ?
Nous voici dix, puis douze, l'effervescence redouble,  ma nervosité croît de seconde en seconde.la gouvernante me murmure :
"Madame, nous sommes fichus ! il faut que monsieur file acheter des pizzas au supermarché avant la fermeture!"
Elle a raison, mais cette raison je l'ignore. Des pizzas à l' ambassadeur du plus fortuné pays de notre continent ! plutôt fuir au bout du monde ou me cacher au fond du jardin. L'espoir demeure, l'espoir s'envole !
J'éprouve maintenant les épouvantables tourments du dévoué Vatel, chef du trop généreux Fouquet, qui se perça le coeur de son épée, fou de  désespoir d'attendre en vain la"marée" commandée pour nourrir le roi Louis XIV et sa cour... inutile suicide puisque le poisson fut apporté quelques instants après ...
On sonne ! nous sommes sauvés, le maudit plat arrive in extremis, je me précipite au risque de m'effondrer, ouvre la porte de service, et crie:
"Ah ! mon Dieu ! "
Ce n'est pas le cuisinier, c'est l'ambassadeur !
Moi qui voulait tant lui inspirer confiance et amitié naissante, quel gâchis!
En homme que nul cataclysme n'ébranle , il me tend la main et un petit paquet.
Je considère ce présent avec une mine à ce point lamentable qu'il recule et demande;
"Me serais-je trompé de date ? "
Sa voix s'oblige à la courtoisie professionnelle, toutefois, je perçois un léger agacement .
Il croit avoir affaire à une toquée, comme je le comprends !
Je lutte pour ne pas éclater en sanglots, le prie tout de même d'entrer et commet une seconde entorse à la bonne éducation :
"En fait, dis-je sottement, vous m'avez surprise, voyez-vous, côté rue, c'est l'entrée des fournisseurs."
Le léger agacement s'accentue à vue d'oeil...
Je guide Son Excellence à travers les couloirs, la mort dans l'âme, il me semble entamer ma descente aux enfers, comment puis-je affamer un homme si distingué ?
S'il lisait dans mes pensées, il prendrait ses jambes à son cou ! Disette, famine, une feuille de salade et une tranche de tarte aux fraises, c'est certain, il va s'indigner de notre avarice française:
" On sent les conséquences de la crise," dira-t-il à ses collègues de haut rang.
Mon pays souffrira d'une image désastreuse, et tout cet enchaînement irréparable sera de ma faute. Perdue dans mes douloureuses imaginations, je me heurte à ma gouvernante qui bouscule sans y prendre garde l'ambassadeur crispé. A mille lieux de se répandre en excuses, elle semble ivre de bonheur.:
"Madame! ça y est ! on a de quoi manger ! "hurle-t-elle avec une impétuosité qui déclenche un élégant frisson chez Son Excellence.
 La bouillabaisse est à la cuisine, cela tient du miracle, et nous nous embrassons devant l'ambassadeur qui semble avoir atteint les limites de sa réserve diplomatique.
Je bafouille, les larmes baignant mes yeux de ressuscitée:
"Nous avons eu un problème anodin, venez , je vous en supplie, mes invités se réjouissent ..."
Ses belles années de carrière exceptionnelle l'emportant sur sa légitime perplexité, l'aimable ambassadeur me suit, mes invités s'empressent de manière flatteuse, l'homme-mari se matérialise et me souffle:
"La bouillabaisse chauffe. Par contre, le cuisinier a laissé des arrêtes en pagaille ...On leur dit ?"
 " Pitié, non ! pas un mot à l'ambassadeur"!
Ma gouvernante clame à tue-tête un vigoureux: "Madame est servie!", et nous obéissons comme des écoliers dociles .
Le parquet se dérobe sous mes pas, je suis obsédée par les arrêtes.
Dois-je ôter cette bouillabaisse de la bouche de mes convives ? Treize à table , ça porte vraiment malchance, comment me tirer de ce guêpier plein d'os de poissons? L'ambassadeur risque de s'étouffer, s'il expire à ma gauche( la place d'honneur à ma droite a été attribuée de mon propre chef à un ami plus âgé,protocole oblige) son gouvernement ordonnera au mien , après les élections, de m'enfermer dans une geôle fétide.
Nous consultons mes jolis cartons et tout le monde prend place. Les bavardages décousus fusent, . l'ambassadeur  me considère d'un regard inquiet. Il se pose manifestement de sérieuses questions sur l'état mental de cette voisine qu'il connait si mal. Naturellement, la seule à aborder le brûlant et interdit sujet électoral, c'est moi. On m'épargne le gage ! J'ai le teint blême, les mains tremblantes, on me croit gravement malade.
Le saladier est vide, la gouvernante pose triomphalement la préparation infestée d'arrêtes devant moi. Une solution s'offre à mon angoisse: renverser le plat, et fondre en pleurs.Trop tard ! ma gouvernante sert d'une poigne autoritaire l'ambassadeur qui vante les charmes de notre région à sa voisine de gauche, il la juge bien plus normale que moi et il n'a guère tort... Je me meurs à petit feu.
Aucun des candidats à la présidence n'éprouve la terreur atroce qui me rend si proche de Marie-Antoinette grimpant à l'échafaud.
 L'homme illustre goûte, mâche, avale, et en reprend !
"Original , me dit-il sans rire, très authentique, une recette de famille ?"
Je souris d'un air mystérieux ...
J'adore les ambassadeurs !

A bientôt,

Lady Alix


"L'art de vivre à la française": galanterie et table soignée !




jeudi 22 juin 2017

Le vicomte de Chateaubriand ou l'amour au jardin

Le bonheur, horizon lointain ou rivage immédiat ?
Monsieur de Chateaubriand déambula de par le monde depuis son enfance en s'interrogeant sans réponse. Or, une consolation vint éclairer sa nuit secouée de tempêtes politiques et passionnées: l'amour au jardin et les jardins de ses amours. Le jardinier ne renaît-il perpétuellement, à l'instar de l'amour ? On cultive ses rosiers et on respire à nouveau l'espérance embaumée. C'est une roue tournant de saisons en saisons; une constante expansion née de la plus terre-à terre des obsessions : cultiver son jardin !
La vie s'affole de lamentations, de drames, énormes ou mesquins, exister paraît une chemin de croix.
Pourtant, il suffit d'ouvrir le portail rouillé menant à un vieux jardin et le coeur fatigué de tout, même de l'espérance, bat plus fort .Arracher des ronces, libérer un platane, un cèdre, un chêne, du lierre sournois qui ceinture son tronc, chasser les orties, traquer la folle avoine, semer, planter, s'extasier devant ce miracle si simple et si singulier: un carré de pelouse bien net, un pommier en fleurs, un magnolia acceptant de fleurir après l'orage, un marronnier passant en quelques nuits de printemps, de l'état de mélancolique épouvantail à celui de temple de feuillages secoué d'ailes d'oiseaux, un rosier pareil à un poème de Ronsard et l'on sent que sur terre, l'homme a une âme de jardinier.
Héritage latin, mais surtout incantation Grecque, surgie de l'Odyssée !
Homère ne cesse d'ensorceler et nous avons tous le regard d'enfant émerveillé d'Ulysse roi d'Ithaque découvrant le verger prodigieux du roi Alcinoos sur la bienheureuse île des Phéaciens:
"Hors de la cour et près de la porte est un grand verger de quatre arpents; une enceinte l'enclôt en long et en large.Là poussent de grands arbres florissants, poiriers, grenadiers, pommiers aux fruits éclatants,figuiers domestiques et luxuriants oliviers.
Jamais leurs fruits ne meurent ni ne manquent, hiver ni été; ils donnent toute l'année. Toujours le souffle du zéphyr fait pousser les uns,mûrir les autres; sans répit mûrissent la poire après la poire, la pomme après la pomme, le raisin après le raisin, la figue après la figue.
Plus loin est planté le fertile vignoble ... en avant, des ceps dont les uns perdent leurs fleurs, tandis que sur les autres les grappes commencent à rougir .Plus loin, contre leur dernier rang, des plates-bandes portent des légumes variés, verts toute l'année.
Dans le potager coulent deux sources: l'une s'épand dans tout le jardin; l'autre envoie ses eaux sous le seuil de la cour vers la haute maison; c'est là que les gens de la ville viennent chercher l'eau.
Tels étaient les dons magnifiques des dieux dans le manoir d'Alcinoos."
Jardin ou potager ? Verger ou féerie ?
Ce bout de terre prodigue fruits et fleurs, nourriture du corps et de l'esprit. Intendance et économie domestique, trésor à l'origine divine, le jardin grec est source de vie et régal complet : il exale de délicats ou vivaces parfums, sauve les humbles de la famine et de la soif et assure l'avenir d'un peuple autant que la bonne renommée d'un roi, père de la patrie. Le verger antique s'enracine à la fois comme sanctuaire, tableau harmonieux, terreau de poésie et garde-manger!
Cet ancêtre direct du "potager du roi" à Versailles constitue le fer de lance des bouts de terres d'où jaillissent des plants de tomates élancés, des choux ou des citrouilles et autres légumes aux riches nuances, surveillés avec passion par un apprenti jardinier.
On peut vivre au jardin et vivre de son jardin! c'est le seul endroit qui fait s'épouser pragmatisme et lyrisme.
 Le vicomte de Chateaubriand le savait si bien qu'il cultiva l'amour au jardin et y fit croître ses massifs de chimères, ses parterres de songes au gré des allées fréquentées par le cortège de ses conquêtes; adorables créatures enchantées par un enchanteur qui cultivait l'art de se laisser aimer sans rien donner de son auguste personne.
L'aventurier courant sous les orages abrita son adolescence sous les ramures du parc de Combourg, attrapa le coeur de Juliette Récamier (et sans doute bien davantage)dans un bosquet du sublime parc de Chantilly, et ne se consola jamais de perdre le jardin qu'il planta de beaux arbres, au creux paisible de sa "Vallée-aux-Loups" adorée.
Avant d'errer, au soir de sa carrière tourmentée, dans les tours et détours du jardin du Luxembourg et de regarder s'ouvrir les bourgeons du printemps aux Tuileries.
Sa vie oscilla entre  la gloire et le désarroi, mais plus que celle des hommes, la compagnie des arbres mit du baume sur son vaste coeur d'égoïste, torturé par les malheurs qu'il provoquait !
 Pourtant, on lui pardonne tout tant sa prédilection envers les parcs sauvages, sa franche ferveur à l'égard des bois et landes, refuges des âmes meurtries ou irrémédiablement solitaires, le rapproche de chaque mortel que cinglent l'amertume et la mélancolie. Le comble du paradoxe veut que cet homme fier de s'éloigner des humains ordinaires, leur tende une main secourable grâce à son amour invétéré pour Mère Nature.
Chateaubriand c'est nous !
Or, ce neurasthénique littéraire nous ment: il raffole de la vie comme elle vient.
Bien sûr, il prend la pose du héros emporté par de futurs orages à Combourg, cela ne dure qu'un moment. Presque encore enfant, le voici soudain pris d'un ravissement contagieux.
C'est le printemps et, en Bretagne, plus qu'une saison, c'est une incantation fabuleuse:
"La terre se couvre d'une multitude de primevères, de hyacinthes de champs et de fleurs sauvages.Le pays entrecoupé de haies plantées d'arbres offre l'aspect d'une continuelle forêt et rappelle singulièrement l'Angleterre. des vallons profonds où coulent de petites rivières non navigables présentent des perspectives riantes et solitaires :les bruyères, les roches, les sables qui séparent ces vallons entre eux en font mieux sentir la fraîcheur et l'agrément."
Toute la famille découvre le domaine acquis par le père du jeune chevalier François-René. Aucune tragique influence ! on chemine au contraire chez Merlin l'enchanteur dans un jardin investi par Morgane la fée.
 Ce passage des "Mémoires d'outre-tombe" devrait s'intituler "si Combourg m'était conté":
"Descendus de la colline, nous franchîmes un ruisseau, et après avoir marché une demi-heure nous quittâmes le chemin pour gagner une futaie voisine; la voiture roula bientôt dans une allée de charmilles dont les cimes s'unissaient en berceau, à une grande hauteur au-dessus de nos têtes.
Je me souviens encore du moment où j'entrai sous cet ombrage, et de la joie mêlée de crainte que j'éprouvai en sortant de l'obscurité de ce bois;"
Combourg s'empare du jeune chevalier qui tout le reste de son existence tentera d'en réunir les vestiges émouvants : vieux marronniers, pelouses, long potager, grand bois de chênes, d'ormes et de châtaigniers Un paysage agreste se déployant à l'instar d'un monde clos dans une harmonie retirée des blessures du temps :un étang "aussi grand qu'un lac", des pâturages, et toujours des forêts.
Ces forêts de Bretagne bruissantes de murmures, sortilèges, trésors et secrets. Ces forêts vouées aux quêtes incertaines  qui imprégneront à jamais le caractère de l'écrivain.
A Combourg, il prendra la manie de planter les arbres de la" Vallée-aux-Loups"( son paradis de 1807 à 1817), il débutera sa passion délirante envers pins et magnolias. Les arbres l'emporteront chez lui sur toutes les femmes aimantes, il n'aura de vrai sentiment que pour ses jardins évanouis.
Et cela en dépit du lien sans cesse malmené qui l'unît à la fidèle et incompréhensible Juliette Récamier.
Peut-être voyait-il en elle cette dryade qu'il cherchait adolescent au gré des prairies et des bois de Combourg ...
 A l'abri des hautes futaies du domaine paternel, l'enfant Chateaubriand , le chevalier rétif, se sent immédiatement chez lui. Le château a une allure maussade, sévère, qu'importe, l'héritier d'une ancienne famille réalise que cette farouche grandeur s'accorde avec sa lignée et donne des ailes vibrantes à sa jeune imagination.
 En vérité, marin fortuné de père n'a guère fait preuve d'originalité.
Cette propriété de Combourg répond, dés la fin de l'Ancien-Régime, aux canons des jardins traditionnels de notre pays, libérés de la férule du parc "à la française"par un zéphir soufflant d'Angleterre, et une morale échappée des bords du lac Léman (Rousseau, toujours Rousseau...).
Quel charmant visage revêtent encore nos domaines à la rusticité raffiné ?
Un irrésistible mélange de goût classique, bien ordonné, et d'indiscipline adorable, gazons soignés, buissons échevelés, espaliers utiles, carrés fertiles, guirlandes de jasmins et rosiers rustiques.
 Le tout vivement conseillé par le très autoritaire "berger des Alpes" Jean-Jacques Rousseau, âme revêche et arrogante qui d'ailleurs ne s'abandonnait guère à sarcler, semer, tailler et planter; ses vues de philosophe le plaçant au faite des" nuées"crées par Aristophane (hospices ou sanatoriums prévus à l'intention de Socrate et de ses successeurs).
Ce style particulier exige toutefois que  l'on soit le vaillant héritier ou le très hardi acheteur d'un château cerné de douves, flanqué de tours de dimensions raisonnables, et relativement peu effondrées, et délicieusement embelli d'un pont-levis aussi immobile q'un chat endormi.
Une longue avenue ne gâte rien, sans omettre un lourd portail grinçant avec un râle lugubre; si possible hérissé d'armoiries de fantaisie ou adoubées par les généalogies les plus exactes, de toute façon, le temps anoblit tout !
Surtout, rien ne se doit enjoliver la façade de votre manoir, presbytère, donjon, ou maison d'artiste ! Le savoir-vivre français ne tolère aucune liane, aucune avalanche de plantes grimpantes, et en aucun cas les boucles verdoyantes de l'odieuse vigne-vierge ! cette sacrée insolente qui dérobe trous et lézardes, cache les griffes des intempéries et métamorphose une ruine en demeure de princesse au "Bois-Dormant"...
Ajoutez, au pied de votre maison, une pelouse dans laquelle votre main aura jetée une grosse poignée de graines de fleurs bien colorées, des orangers,lauriers et tout ce qui vous plaira pourvu que ces belles plantes restent sagement dans leurs pots.
Puis, arrosez une cour de gravier rose, plus loin,  dans l'étendue du parc romantique, entretenez ou ordonnez de nobles essences, tilleuls et platanes, faisant une cour discrète à une rangée de cèdres du Liban et quelques quinconces de marronniers, et vous aurez, pluies bretonnes en moins, canicule en plus, cela dépend de votre choix, un" je ne sais quoi" de Chateaubriand.
De nos jours, un domaine chatoyant de fleurs bleues descend vers la Rance, aux portes de Saint-Malo. Ce sont les jardins du Montmarin. Ces lieux d'une harmonie quasi surnaturelle s'empareraient certainement du coeur éternellement déçu du vicomte.
Qui sait ? Chateaubriand , évadé du "Grand-Bé par un après-midi de mai, y déambule peut-être, invisible aux promeneurs, en faisant remarquer au fantôme exquis de la douce Juliette Récamier la délicate splendeur du magnolia séculaire, venu comme lui d'avant la révolution; et bien vif encore.
 Les arbres, nos protecteurs généreux, symboles optimistes de nos renaissances, portant gravés sur leurs rudes troncs victoires et malheurs, ont ce privilège sur les mortels :
ils nous survivent en gardant le tendre ou l'amer secret qui repose en nos âmes.
Vive Chateaubriand, notre invincible druide breton présentant aux amants et poètes le"gui" de l'an neuf !

A bientôt,

Lady Alix

Jardins du Montmarin près de St Malo: un lieu inspiré où déambule le fantôme de Chateaubriand

jeudi 15 juin 2017

A l'ombre de Proust: bal à Paris, Faubourg St Honoré

Un bal" vieille-France" à Paris, Faubourg St Honoré !
Qui résisterait à une si "royale" invitation ?
Certainement pas la provinciale du Languedoc que je n'ai aucune sotte honte à être .
Le carton au joli dessin évoquant une façade classique nous illumina au coeur de l'hiver. La date était celle du début de l'été. Port presque impossible à atteindre quand on lit et relit une courtoise formule, imprimée en belles lettres penchées, en toussant à fendre l'âme dans une maison inondée d'air froid...
Mais le temps avance à grandes enjambées, le printemps s'achève, et nous voilà, veillant sur nos habits "protocolaires" comme s'il s'agissait du trésor d'un pharaon, Place St Sulpice ! dernière étape avant le taxi qui nous enlèvera vers ce bal Proustien.
 Notre hôtel, le "Relais St Sulpice"déploie l'allure charmante et la discrétion de bon aloi d'une maison de famille. Niché contre les flancs majestueux de l'Eglise d'où s'échappe l'ample prière des grandes orgues, il se replie dans l'étroite rue Garancière sur une histoire nourrie par un héroïsme de l'ombre.  Cette demeure parisienne de l'ambassadeur de France Francisque Gay fut également un haut-lieu de la Résistance. Sa bibliothèque  feutrée se souvient-elle des épisodes cruels ? Il ne semble guère . De nos jours, cette maison au raffinement hors des modes est imprégnée d'un confort apaisant.
 La rue de Seine est à deux petits pas, les quais à quelques minutes de marche à la parisienne. L'équipe en place prodigue sourires et gentillesse spontanée à l'égard de ces étranges provinciaux déterminés à s'affubler d'habits de gala quand la canicule foudroie le moindre balcon de Saint-Germain -des-Prés.
Tout à coup, nous perdons la foi en nos velléités mondaines ! Paris sous le soleil déborde de gaieté, le jardin du Luxembourg nous tente terriblement. Il suffirait d'enfiler la rue de Tournon et les délices de ce parc à l'immuable beauté nous raviraient peut-être plus qu'une soirée cultivant la bienséance et l'art des finesses diplomatiques.
Courageusement, nous revenons à nos devoirs. L'heure protocolaire sonnera d'ici 20 minutes, le taxi est en route. Ma longue robe en mousseline jaune pâle me fait malheureusement l'effet d'un plaid en laine d'Ecosse ! quel supplice n'endurerait-t-on pas  afin de tournoyer sur des planchers lustrés à une encablure de l'Elysée ! un cri fuse dans la chaleur aussi lourde que du plomb fondu : l'homme-mari vient d'arracher le ruban de son noeud papillon ...
C'est le drame le plus absurde que l'on puisse imaginer. Privés de bal pour un bout de tissu noir ? Pourquoi un pareil châtiment ?
Un instant de flottement et une idée de génie inspirée par l'urgence. Je découds un inutile ruban enguirlandant ma mousseline et l'homme-mari camoufle les dommages à la hussarde.
Nous respirons ! Le noeud tient bon ! il n'est plus temps de reculer.  Le chauffeur de taxi compatit à nos affres et nous réconforte: tout se passera bien, nous allons à un bal et pas à la guillotine: "détendez-vous!"
Dociles, nous obéissons à cet homme doué d'un bon sens rassurant.
 Que les chauffeurs du G7 sont attentionnés! Ils nous rendent Paris aimable.
 Un détour car l'Elysée est sous bonne garde, une impression de pureté architecturale, un prestige ancien, une grâce un peu froide, et soudain voici le tournoiement écarlate d'une robe frôlant le pavé avant de s'envoler sous un porche énorme. C'est une invitée ! un homme suit en "cravate noire" comme il se doit. C'est à nous de faire notre entrée !
Le mot "province" s'inscrira-t-il en lettres rouges dur nos fronts ?
Un hall pompeux, un escalier d'honneur, un cortège de toilettes froufroutantes à damner une créatrice de tenues de soirée, et le soleil dans les yeux, nous évoluons le moins maladroitement possible sur une pelouse impeccable. L'aurait-on taillé aux ciseaux pour la circonstance ?
L'horizon semble un bosquet en plein Paris, inutile de s'avancer vers ce jardin ombreux, on nous regarde avec une courtoise sévérité. Nous manquons à la plus élémentaire courtoisie ! vite, saluons notre hôte qui serre autant de mains  à la minute et esquisse autant de baise-mains à la seconde qu'un ambassadeur parvenu au bout d'une flatteuse carrière.
Nous nous sentons cette fois l'âme de braves soldats de l'Empire présentés au général Bonaparte au crépuscule d'une victoire en Italie. Tout va bien : l'hôte prestigieux nous envoie noyer notre timidité provinciale au fond d'une coupe de champagne.
De soldats aguerris, nous voilà métamorphosés en taciturnes piquets. Personne ne nous parle, c'est la déroute, c'est Waterloo dans le lieu le plus exquis de Paris.
Bonheur ! une aimable inconnue et son époux rayonnant acceptent notre main naïvement tendue !
Nous ne sommes plus des invités solitaires !
Une conversation cosmopolite s'engage,  ce couple vient de Chine et a mille choses à raconter . Soudain, nous trouvons la façade de l'austère hôtel particulier d'un romantisme délicieux, la foule parisienne ne nous angoisse plus, de transparents nous devenons peu à peu presque visibles et le moment de passer à table tombe comme une surprise.
Quelles épreuves nous guettent-elles ?
Déjà, monter un escalier majestueux en tentant de relever avec une nonchalance étudiée les flots d'une robe longue et fragile réclame une attention inconcevable. Je m'exténue, et arrive exténuée.
Au passage, j'admire un aréopage de légères jeunes filles en robes à traîne ou jupes gonflées :
mais comment diable font-elles pour ne pas ressembler à des paquets informes dans ce redoutable piège de la montée des marches?
Voici la salle à manger . On croit évoluer au coeur d'un coffre précieux. Le couple sympathique trouve immédiatement sa place. Nous sommes exilés côté cour, nos nouveaux amis ont droit au côté jardin. L'air ne circule qu'à grand peine, le ballet de serveurs, des artistes à la précision Suisse, s'emballe. Notre table nous paraît en Sibérie, qu'importe, les convives se révèlent vite des plus loquaces et des plus drôles.
 Le pire n'est pas toujours obligatoire même au sein d'une société brillant d'un éclat adorablement anachronique. A force de plaisanteries de vieux gamins, le dîner de gala prend un tour galant.
Nous rajeunissons, reverdissons, et l'heure galope sans pitié. On nous prie de nous lever !
Tout de suite ! tant pis pour les desserts abandonnés, tant pis pour les bavardages sarcastiques , tant pis pour les mots d'esprits, le coeur de la soirée est atteint : il faut danser ou mourir.
Une valse viennoise remue le troupeau en noir et blanc et les crinolines aux nuances volées à un jardin d'été. On court, on se précipite, " le beau Danube bleu" incendie les parquets !
Nous courons sous les gypseries délicates adoucissant de leur reflet rose pâle l'enfilade des salons,  nous nous élançons comme une meute sur les traces d'un cerf aux abois ! où nous mène cette bousculade éperdue ? A un exercice infiniment périlleux : la valse !
Voyez-vous, cela semble si simple; un, deux, trois et vous vous transformez en cygne fendant une onde paisible. Tout dépend de votre cavalier en réalité ...et de votre sens instinctif d'un rythme un peu suranné. En pleine action,. nous avons lutté stoïquement contre une lancinante impression de désespoir... Que cela dure un temps de valse quand on doute de soi !
 Heureusement, une bonne âme ordonne un rock, et un autre et encore un autre, ce n'est plus un bal second empire, c'est une boîte de nuit surexcitée ! les longues robes se soulèvent, ondulent, s'étalent comme des drapeaux, s'envolent et bondissent, toutes les générations font preuve d'une agilité spectaculaire : on danse comme si ce bal était le dernier ...
Les heures coulent et tout le monde survit. Nous compris ! ne sommes-nous tenaces et endurants, en vrais provinciaux habitués au rythme rustique ?
Entre deux virevoltes folles se dessinent quelques surprises amicales, naissent des sourires et s'épanouit une certitude optimiste: la glace des débuts ne tient guère, il fait si chaud ! le jardin est fermé, la cour permet aux enragés danseurs de reprendre allure humaine et contenance mondaine..Les jeunes gens osent fumer, et plus si affinités...
Un de nos convives vient me saluer, et en profite pour se confier. Il avait une vive appréhension: celle de s'ennuyer ! eh bien , non, pas du tout, il est ravi. Je l'assure du même sentiment. Ce gentilhomme  prend congé et se courbe vers ma main tout en dissimulant, le plus élégamment du monde, un éternuement.
Le pauvre a pris un refroidissement alors que la canicule ravage le froid Faubourg St Honoré !
Je suis d'un regard incrédule cet homme charmant, qui, emmitouflé dans un pardessus et une écharpe, s'évanouit, pareil à une apparition hivernale, dans la nuit brûlante.
Décidément, les soirées parisiennes sont des traîtresses!
Celle-ci s'achève, et nous traversons Paris au point du jour. L'aube a des doigts de rose et un voile orangé. Promesse de grosse chaleur, et d'un farniente au Pavillon de la Fontaine, sous les ramures du Luxembourg débordant à l'instar d'un bal gigantesque. Le nôtre nous laisse le goût doux et amer de la nostalgie harmonieuse. C'est une musique subtile ou un poème de Gérard de Nerval.
Nous reviendrons l'an prochain, et cette fois, ne craindrons personne !
Le surlendemain , j'ai l'audace de me faufiler dans la boutique-boudoir de la talentueuse artiste Marie-Thérèse de Taillac, rue de Tournon,.Une gracieuse jeune personne aussi experte que passionnée, comprenant qu'elle a affaire à une rêveuse inoffensive, me présente des gemmes d'une pureté de premier matin du monde. Une topaze au bleu surnaturel m'attire à l'instar d'un torrent de montagne, et l'envie me vient de fuir Paris comme on fuit l'amour, de peur qu'il ne vous attrape ...ces pierres montées à l'instar de joyaux antiques, ces bijoux extraordinaires et extraordinairement sobres, me semblent le symbole d'un raffinement inégalable : l'air de Paris sans nul doute !

 A la vérité, c'est bien d'amour qu'il s'agit:  Paris redonne le goût de la vie.

A bientôt,

Lady Alix
Un des" palais" du Faubourg st Honoré à Paris

jeudi 8 juin 2017

Bonheur au jardin avec le cyprès d'Italie, la rose antique et l'abeille de Virgile

Autrefois, disons dans les années 70 ou 80, on s'initiait doucement au latin à l'âge tendre de 12 ans.
Nul n'en mourait d'ailleurs ! de courtes phrases s'ingéniaient à apprendre sans y penser quelques lois respectables de cette déesse crainte et vénérée : la grammaire .
La plus suggestive était aussi la plus facile à traduire :
"ambulat in horto".
Donnez-vous votre langue aux chats, animaux raffinés qui n'en voudraient pas, ou une étrange intuition ne vous dicte-t-elle cette simple traduction:
 " Il se promène au jardin" ...
Le jardin latin était déjà un reflet paisible et soigné de ce paradis perdu que nous gardons enfoui dans les abysses de nos chimères. L'écrivain Jean Raspail dirait peut-être que son royaume de Patagonie illustre cette idée du jardin secret, lieu de réconfort et d'amour.
Unique endroit sur cette terre où l'on déambule à pas lents, plongé au sein d'une méditation épousant la rêverie enfantine et l'inspiration du poète oublié qui respire soudain la brise parfumée de ses espoirs en fleurs.
C'est un arbitre des élégances, un délicat, un écrivain un tantinet précieux rendu infiniment sympathique par le roman célèbre "Quo Vadis ",( souvenez-vous des amours contrariées du beau patricien romain Marcus Vinicius et de la princesse barbare, Ligia, otage de l'odieux, de l'incendiaire  Néron ) en un mot,  Pétrone, qui ranime le mieux l'exquise beauté du jardin latin :
"Jardin sous la brise d'été:
Le platane mouvant épanchait ses ombres estivales; avec lui Daphnè (le laurier) couronnée de baies et les cyprès frémissants et les pins taillés dont la cime s'agitait confusément. Parmi les arbres se jouaient les eaux capricieuses d'un ruisseau qui, dans sa fraîche écume, roulait des graviers avec un murmure plaintif.
Lieu fait pour l'amour !
J'en atteste le rossignol des forêts et la citadine Procné (Hirondelle), qui ça et là par les gazons et dans et dans les souples violettes,célébraient de leurs chants leur domaine ."
Ce court poème en prose est limpide à l'instar des fontaines jacassant au coeur des jardins latins.
Pline le jeune et Virgile chantent avec une tendre ferveur le charme incomparable de la vie agreste, toujours abritée par les silhouettes élancées des cyprès.
Or, cet arbre dont le nom évoque la déesse de l'amour, ce panache souple et mystérieux, ce danseur jamais encombrant qui instille de l'esprit au plus insignifiant coin de verdure, est resté le symbole -même de l'Italie.
L'héritage latin s'enracine dans le dessin harmonieux des extraordinaires jardins de Boboli à Florence, de l'Isola Bella sur le lac Majeur; ou, presque surnaturel, celui de la villa Carlotta, fabuleux débordement d'azalées blotties sous les plus extravagants cyprès et magnolias s'épanouissant libres et joyeux sur les rives enchantées du lac de Côme. Stendhal, ragaillardi par ces senteurs capiteuses, souvenir tenace du paradis terrestre, y soupire certainement de bonheur sous la forme évanescente d'un spectre au coeur amoureux...
Le roi cyprès s'élève au delà des allées, des miroirs d'eaux, entre les déesses de pierre et les glycines soyeuses, devant un palais ou une maison de village, statue vert clair ou vert nuancée d'ombre, que la brise froisse comme un velours, vibrante épée se moquant des hivers et redonnant l'espoir du printemps.
 Mais, la reine indétrônable du verger, bosquet, domaine ou cour aménagée en sanctuaire de verdure  chez les anciens romains, et encore davantage chez les gallo-romains, ces créateurs d'une civilisation mêlant le génie bâtisseur des uns et l'art de l'agriculture et de la vie aux bois des autres, voltige et ne se plante jamais.
Le sort de tout jardin,est irrévocablement lié à la plus douée, la plus diligente, la plus admirable des inventions de la nature: l'abeille !
Privée de sa présence active, la campagne meurt à petit-feu . Virgile, dans ses "Géorgiques", défend ainsi le caractère des abeilles dans un plaidoyer bourdonnant ! l'éloquence du poète exalte le labeur dévoué de cet insecte sans pareil :
"Une passion innée presse les abeilles d'amasser, chacune en son office.
aux plus âgées le soin de la ville, la construction des rayons, le modelage des logis travaillés avec art.
Mais les plus jeunes reviennent fatiguées, à la nuit bien close, les pattes chargées de thym:
c'est qu'elles vont butiner ça et là les arbouses, les saules pâles, le daphné, le crocus, qui rougeoie, le tilleul chargé de fleurs et les sombres hyacinthes. Toues se reposent ensemble; le matin, elles se précipitent hors des portes; nulle retardataire; puis, quand le soir les avertit enfin qu'il est temps de quitter les plaines où elles butinent, alors elles regagnent le logis; alors elles songent à se reposer:
on les entend bourdonner, elles murmurent aux abords et sur le seuil de la ruche .Puis, quand elles ont fini de se retirer dans leurs loges, tout se tait pour la nuit, le sommeil s'empare de leurs membres las ."
Comment ne pas aimer Virgile et rêver d'une nouvelle chance donnée aux jeunes générations : s'initier aux richesses extrêmes des beaux textes latins ?
Une autre souveraine des jardins antiques enivre de ses effluves délicates nos refuges rustiques ou nos terrasses citadines, elle aussi parle latin ; rosa , la rose, notre première déclinaison !
Rose sauvage ou déjà élaborée ?
La "rosa gallica" est née voici trente siècles, elle a sans nul doute parfumé le balcon d'Hélène de Sparte devenue princesse de Troie avant d'égayer les villégiatures des patriciens romains, les vergers gaulois, les cours austères des châteaux -forts, les parterres de La Renaissance, et de subir la discipline imposée au sein des parcs à la française.. Rose quasiment dépourvue d'épines, robuste et odorante, elle caresse de ses vigoureux coloris nos souvenirs d'enfance et la majorité des jardins de nos terroirs français.
La rose ne cesse d'être la même et une autre, ce qui ne changera jamais c'est la passion qu'elle suscite. Nous avons tous une rose favorite et celle-ci nous le rend bien !
Visiter un jardin privé en apprend énormément sur son créateur émérite: mesuré, timide, exubérant, désordonné, classique, réservé, obsédé de propreté ennuyeux de rigidité, lassant de confusion, mais attendrissant de franchise, ce qui fait tout pardonner.
Tant pis pour une surabondance de pétunias, une plate-bande ordonnée au cordeau, des buissons échevelés de roses aux nuances violentes, du gravier lavé et brossé à la place d'une pelouse, ou des herbes folles courant sous les arbres, et, pire, du lierre enlaçant les troncs qui crient "au secours!"
Pline le jeune déjà jugeait l'effet ravissant au premier siècle après J-C! l'ignorant ! le lierre étouffe les arbres ! il faut l'arracher sans état d'âme romantique .
Le jardin indique autre chose: un tempérament particulier façonné par la vie dans une contrée précise. Une historienne des jardins, dans les années soixante exprima audacieusement ce principe :
"Remettez deux douzaines de pots de géraniums à un Français, à un Anglais,  à un Italien et à un Portugais, avec la mission de les utiliser selon leur bon plaisir.
Le Français les espacera à intervalles bien réguliers au long d'une allée,l'Anglais les enterrera dans un coin de pelouse, l'Italien les espacera sur les marches d'un escalier, le Portugais les groupera en macarons ..."
Amour des jardins, quand tu nous tiens, on laisse derrière soi tristesse, ennui, déception, amertume et regrets ! on y côtoie une amie qui titille l'imagination : la solitude inspirée. Si vous le voulez bien, cet été, nous voyagerons autour des jardins de notre planète ...
A commencer peut-être, par ceux qui furent jadis plantés par le vicomte de Chateaubriand .
Mais ceci est une histoire qui attendra un peu.
Je vous inviterai la semaine prochaine à un bal à Paris, du côté du Faubourg St Honoré...

A bientôt,

Lady Alix
Jardin fleuri de roses dans le goût français

vendredi 2 juin 2017

Louise de Vilmorin, Nancy Mitford, Lady Diana Cooper: les trois mousquetaires de la Café Society

La Café Society ?
Qui peut encore en nos jours pragmatiques avouer une exquise fascination envers cette étoile filante peuplée d'heureux du monde empaillés dans leurs fêtes éternelles?
Qu'était-ce d'ailleurs au juste ? Une confrérie du narcissisme? Une secte vouée au plaisir de l'instant et au culte de l'égoïsme doré sur tranches? Un cercle bizarre, fermé et très ouvert, européen en diable et cosmopolite avec ivresse, qui étira ses divertissements extraordinaires des années vingt au début des années soixante ?
On dit qu'il y existe toujours du bon même chez les plus tristes personnages, cela s'applique-t-il aussi à ces dandies hautains, à ces esthètes exclusifs, à ces hommes et femmes s'exténuant à oublier derrière les lourdes portes de leurs citadelles raffinées, que sur terre, le destin n'en fait qu'à sa tête et que les Dieux punissent ceux qui croient se soustraire à la faiblesse mortelle?
Il faut de tout pour faire un monde, dit un dicton plein de bon sens populaire !
La Café Society brassait ainsi des fées, des dilettantes, des cerveaux pétris d'esthétisme insensé , des créateurs du délicieux , des passionnés du frivole , des oiseaux de paradis et des barons emplumés, des ennuyés invétérés, des jolies femmes habillées de l'air du temps, et des élégantes qui lançaient les modes et anoblissaient les couturiers naguère relégués au rang assez mesquin de "fournisseurs" du grand monde.
Ruisselant d'incertitudes incertaines, les membres les plus en vue de ce nuage voguant bien au dessus des sinistres contingences, exaspèrent, attendrissent ou étourdissent encore en nous proposant un art d'exister brandi comme  un oriflamme .
Bien mieux qu'un savoir-vivre bourgeois, un défi glorieux bravant la vulgarité des usages autant que la médiocrité des esprits .
Ce sillage étincelant a libéré une poignée de Chevaliers à l'armure de tweed et de Dames chamarrées  de diamants.Trois fées se détachent de ce lot brillant : une ambassadrice évaporée,et deux écrivains aux bavardages railleurs.
Toutes trois observent d'un regard souverain leurs étranges amis:
ces héros purs et quasi désincarnés quêtant le Graal entre les salons de l'hôtel Lambert, les jardins de l'ambassade d'Angleterre, les palais Vénitiens, les restaurants feutrés où pépie le "Tout-Paris";
elfes errant des châteaux secrets d'une province civilisée aux villas romaines de Capri, avant de regagner leurs  douces retraites de la Riviera en hiver.
Un ange qui aurait par hasard trouvé un corps se métamorphose en Notre-Dame de la vie mondaine : elle sème la tempête amoureuse et récolte le vent de la passion chez les poètes, écrivains, peintres, photographes, danseurs, aristocrates et ambassadeurs.
Ce miracle frémissant, c'est, Lady Diana Cooper, une" Madame De"qui aurait épousé son damné "ambassadeur d'Europe".
D'ailleurs, cette beauté a sans nul doute prêté ses traits à l'héroïne de ce roman cynique de Louise de Vilmorin, amie infiniment proche de ce couple extravagant:
l'ambassadeur d'Angleterre, Sir Duff  Cooper et l'excentrique adorable lady Diana.
En poste à Paris, au lendemain de la seconde guerre mondiale, d'abord naufragés dans une ambassade d'Angleterre décrépite et décatie, l'ambassadeur, cachant ses faiblesses envers ses collections féminines sous un masque austère, et sa femme-enfant d'épouse figureront au bout de quelques semaines, par un tour de force miraculeux, l' incarnation diplomatique de la Café Society.
Lady Diana Cooper flotte à l'instar d'un cygne oublié sur les âmes de ces enragés mondains prenant le thé au fond de leurs villégiatures de l'au-delà.
Créature diaphane et un peu perdue, outrageant avec une fougue libertine et un panache charmant les préceptes et moeurs des bien-pensants.
Cultivant avec soin son charme décadent d'aristocrate appartenant à "this delightful Dixuitième"(sa formule favorite!),Lady Diana Cooper oppose aux snobismes ou aux calomnies, son naturel de fille de duc éduquée à ne s'étonner de rien et à ne se plaindre que du mauvais temps.
A Paris, toutefois, à la Libération, elle commence par sombrer dans l'ennui d'une ambassade inconfortable, attirant exclusivement des barbons du monde diplomatique, au lieu du joyeux "tout-Paris" encore bouleversé par la guerre.
Un soir chez les Polignac qui ont l'audace de recevoir autour de leur unique feu de cheminée, période de restriction oblige,  Lady Diana remarque une dame encore jeune à la pâleur éminemment distinguée et d'une réserve assez exténuante pour que l'ambassadrice soit tentée de s'en offusquer .
Se méfierait-elle cette inconnue ?
Ou  cette distance polie signifierait-elle un léger dédain à l'égard des nouveaux venus ?
Lady Diana ne reste pas longtemps perplexe ; elle le raconte elle-même:
"Le lendemain, j'apprenais qu'il s'agissait de Louise de Vilmorin,poétesse de haut-mérite, qui habitait avec ses trois frères dans la banlieue de Paris .Une semaine plus tard , elle nous invitait à dîner.Jean Cocteau, Cecil Beaton, étaient là avec beaucoup d'autres. En rentrant chez nous, cette nuit-là, nous avons senti ,Duff et moi, que notre vie parisienne allait être complètement différente."
Un dîner et la vie s'emballe !
 Les soirées élégantes laissent toujours une impression ineffaçable, mais, en ces temps où le raffinement était un défi, où le bonheur palpitait sous la chape de plomb des années de guerre, ce premier "vrai" dîner" pétillant "d'art de vivre à la française"ressemblait sans doute à l'expérience irrésistible vécue par le personnage majeur du roman "Le cher ange"(The Blessing") de Nancy Mitford: Grace de Valhubert.
Cette timide lady, jeune épouse d'un aristocrate français, Charles-Edouard, héros de la Résistance et séducteur incorrigible. a participé à l'effort de guerre et enduré les privations et dangers avec un stoïcisme admirable.Elle n'a que des idées fausses sur les Français, s'imagine que les femmes de ce pays sont aussi laides que bien vêtues et les hommes "petits et bruns".La voici arrivant dans le salon de son hôtesse ; en face de ses yeux incrédules se déploie le merveilleux spectacle d'un monde renaissant de ses cendres, un mélange de Café Society et de "vieille-noblesse":
"La porte s'ouvrit sur un éblouissant kaléidoscope.
Les femmes, presque toutes des beautés, portaient d'énormes crinolines d'où jaillissaient leurs épaules nues et leurs seins presque aussi nus, miroitant de bijoux. elles déplaçaient de capiteuses effluves de parfum, leurs visages étaient gaiement fardés sans aucune prétention à imiter la nature, leurs cheveux semblaient mieux lavés et plus lustrés que toutes les chevelures qu'il lui eût été donné de voir.
Mais plus encore, peut-être, Grace fut étonnée par les hommes grands, beaux et admirablement habillés."
Une assemblée de mannequins de mode ? Les apparences sont trompeuses! Cette société cultive le fameux goût du bonheur stendhalien: la saveur acide de l'égotisme mêlé au piment doux du marivaudage. "Le jeu de l'amour et du hasard" dérivant en une pirouette vers "Les fausses confidences" venues conclure ces "Surprises de l'amour" et d'autre chose ...
Grace est un oiseau chutant de son nid, toutefois l'essentiel lui saute à la figure :
"Qu'il planât une atmosphère franchement sexuelle, ne fut pas pour surprendre Grace: elle s'émerveillait simplement que la sexualité pût se donner cours si librement,hors d'une chambre à coucher."
Deux secondes de vie rêvée et une douche glacée ! voilà une duchesse ou marquise, certainement sortie des pages de Proust, qui apostrophe son époux bien-aimé, l'irrésistible Charles-Hubert:
"Vous êtes toujours amoureux d'Albertine ?
Ce à quoi imperturbable, Charles -Edouard réplique:
"Non. Je suis marié à présent, et j'ai un fils de sept ans ."
Balayant d'une main musclée par le poids de ses cailloux précieux , ces arguments insignifiants, la duchesse centenaire de rétorquer:
"C'est ce qu'on m'a dit, mais je ne vois pas le rapport ."
Scandale ? Eh bien non, pas pour la cohorte de convives indulgents et amusés. Affolée en son for intérieur, Grace tente désespérément de comprendre les codes de ce monde qui la guette à l'instar d'une armée de chats épiant une minuscule petite souris.Le dîner s'achève par une migraine et une souffrance morale. La jeune Anglaise aura au moins appris une loi d'une extrême importance : des élégants dignes de ce titre envié doivent, sous peine d'être déchus, s'envoler dans un tourbillon de réjouissances d'une intensité assez harassante pour y perdre la santé! il s'agit -là d'un strict devoir
mondain se traduisant par la fréquentation d'une quarantaine de maisons par semaine
Ne convient-il de jongler au quotidien, entre un déjeuner, trois cocktails et un dîner?  Les bals, mis en musique par Francis Poulenc, exaltés par Picasso, Chanel ou Jean Cocteau,  couronnant cette effervescence absurde en célèbrent la fabuleuse apothéose  ...
Les bals ?De nos jours,grâce au ciel, il en s'en donne encore ! de Vienne à Paris, en ondoyant de la Belgique aux Pays-Bas vers les tournoiements des soirées protocolaires de la "vieille-Europe", cet art de vivre reverdit comme un printemps amoureux.
Le bal: "expression esthétique d'une civilisation" ne succombera jamais tant que le mot raffinement ne sonnera pas dans le vide glacé de la course à la consommation ,ou, pire à l'étroitesse d'esprit.
Or, si le bal resplendit toujours, c'est qu'il unit l'ancien au nouveau monde, l'aristocratie européenne à la richesse cosmopolite du continent américain, les Arts et les Lettres à la Finance, les nouveaux-fortunés et les désargentés courtois, les cheveux blonds, les cheveux gris, en parsemant de  poésie allègre la destinée humaine.
D'ailleurs, les bals touchent tous les milieux, bal de promotion, bal des pompiers, bal d'un cercle militaire, bal du 14 juillet, bal de fête de village, le bal est un principe bien plus démocratique que les sots poncifs ne le laissent croire .
 Louise de Vilmorin, "fauchée" professionnelle, s'exclamait souvent :" L'argent me ruine !"; cela ne l'empêchera jamais d'étinceler au bal, en voilant l'éclat des très riches américaines de l'époque ... Humanisme qui s'ignore ou désinvolture impertinente, l'allure était plus admirée que les diamants au sein de ce théâtre permanent de la Café Society.Et, c'est pour cette raison d'une simplicité biblique qu
Grace de Valhubert (finalement, on imagine en cette héroïne une Lady Diana Cooper qui aurait eu la regrettable  étourderie d'épouser un Français de la Café Society cousu de bonne noblesse) manquera de mourir de fatigue, puis de chagrin face aux liaisons dangereuses de son cher Charles-Edouard.
Comme le sang anglais façonne des tempéraments indestructibles, la jeune femme survivra ! mieux: elle saura s'acclimater à la longue aux saisons tumultueuses de sa nouvelle planète.
Nancy Mitford la laissera en paix, sous la forme d'une ravissante idiote, dans sa suite "Pas un mot à l'ambassadeur"(Don't tell Alfred). L'écrivain adorera par contre se livrer aux délices de la plus suave ironie à l'égard de la véritable Lady Diana Cooper.
 Ne dépeint-elle cette malheureuse, incapable d'accepter que la mission de son ambassadeur d'époux soit dûment achevée, se cachant dans la loge du gardien de cette ambassade qu'elle s'obstine à ne pas quitter ? Une affaire diplomatique déclenchant une crise d'une gravité inconcevable !
Lady Diana Cooper prit à l'époque le généreux parti de rire de cette plaisante caricature ...
Quoi de plus naturel ? Nancy Mitford n'avait-elle eu la franchise de souligner que la première ambassadrice avait reçu le soutien absolu de la Café Society ? au contraire de la suivante, victorieuse en droit, et perdante sur les terres mondaines ...
Une "victoire à la Pyrrus"!
Louise de Vilmorin s'éclipsera de la Café Society lançant ses derniers beaux rayons, pour un retour de flammes avec Malraux, à l'âge où on l'on cultive l'art d'être grand-mère ! serait-ce la  preuve que cette passion de la vie, ce souci de perfection, gardent en état de jouvence coeur, corps et âme ?

A bientôt !

Lady Alix
Carton d'invitation à dîner portant le nom de Lady Diana Cooper:
un joli exemple de savoir-vivre à la française ...
                                                                                            Château de St Michel de Lanès
                                                                                           Cabinet St Michel Immobilier CSMI

dimanche 21 mai 2017

"Grand Hôtel": le pays de souffre et d'or de Vicki Baum

Berlin, printemps frileux de l'an 1928 : les années folles battent leur plein d'insouciance pour les heureux mortels de la "Café Society" échappant aux affres d'un amer quotidien .
Sous les ors déjà surannés du "Grand Hôtel", entre les tentures de velours et les plantes vertes exubérantes, élégantes déprimées, barons désargentés, diplomates oisifs, hommes d'affaires fourbes, femmes de "petite vertu" ou malheureux déracinés tentant de vivre vite avant d'être attrapé par la mort, se croisent, se blessent, s'attirent, s'aiment et s'éloignent .
La déesse gouvernant les lieux, c'est la porte magique, à la mode d'autrefois, laissant entrer un par un, d'étranges personnages.
Le "Grand hôtel", pays factice et luxueux, insolite et trompeur, eaux dormantes agitées de tempêtes sous-marines, c'est un roman aussi optimiste que cruel de Vicki Baum, audacieuse romancière autrichienne des années trente .
Qui se souvient de cet écrivain  ? "Sang et volupté à Bali" se feuillette encore dans la pénombre d'une échoppe de bouquiniste provincial ; "Grand hôtel" hésite à se frayer un chemin du fond de notre mémoire . Pourtant oser emporte le livre aux pages écornés et jaunis amène immédiatement une récompense : un océan poudré de soleil puissant vous secoue corps et âme
.Les vrais écrivains ne meurent jamais et leur force de suggestion vous saisit autant qu'un coup de foudre .
A cette époque, la "vieille Europe" était subtilement grignotée par un démon souterrain qui précipita le déclin d'une civilisation vouée à un certain sens du bonheur.
Or, aucun des acteurs de ce théâtre mouvant, pris sur le vif par la féroce et généreuse Vicki Baum, ne se doute de la montée des périls, de la crise qui fera rage très bientôt .La politique est une donnée inconnue, l'avenir reste une volonté, un défi, ou une catastrophe ne concernant que des héros enfermés sur leurs désespoirs, farouchement indépendants dans leur impitoyable traversée d'un tunnel menant Dieu sait où.
Chaque client, chaque employé de ce "Grand Hôtel" se métamorphose en un être bouleversant, cherchant un sens à une existence incompréhensible, et le trouvant soudain, à force de frapper à des portes qui paraissaient closes. Un repli s'ouvre au sein d'un destin particulièrement amer. Juste une lueur dans la nuit noire de l'âme, assez pour avancer sans plus regarder en arrière.
Se laver du passé, se laver de l'odeur nauséabonde des défaites, des trahisons, de la maladie, de l'âge, de la ruine, respirer l'air du dehors.
Sortir du "Grand Hôtel", la tête haute vers un inconnu roulant ses vagues pareilles à celles de la méditerranée qui entraîna Ulysse vers  Nausicaa, Circé et Calypso.
Au sein de ce monde drapé dans sa courtoisie de bon-ton, se dessine tout de suite le délicat visage et la gracieuse silhouette d'un cygne immaculé que les hommes appellent la" Grousinskaïa".
Une "prima ballerina assolutta "qui autrefois ravageait les coeurs des princes, grands-ducs et autres flatteuses conquêtes.
L'étoile vacillante a gardé un corps sublime de ses interminables séances de torture artistique.
Le ballet est le plus dur des maîtres, la Grousinskaïa a été la plus zélée des esclaves .
Hélas ! nul ne connaît l'état mental désastreux, pas plus que l'âge véritable, de cette beauté fardée, dérobant, sous sa souplesse féline, le triste fardeau de sa solitude. Ou sa dure condition d'ange déchu, comme on voudra .
Or, le rideau tombe comme un couperet de guillotine, ce funeste soir où, en tournée à Berlin, à la fin mars 1928, l'ensorcelante danseuse ne fait plus salle comble.
Voici bientôt 18 années que les Berlinois se sont habitués à ses prouesses exquises, au jeu aérien de ses jambes étourdissantes, à sa sveltesse d'oiseau, à sa peau diaphane, à ses mines précieuses, à ses tournoiements identiques .
 Les Berlinois s'ennuient ! cette Grousinskaïa n'innove pas ! on dirait que sa danse est prisonnière des glaces éternelles ! de quoi endormir même un enfant excité ...
Une trentaine de messieurs fort respectables patientent encore à l'issue du spectacle afin d'accabler  la somptueuse ruine d'hommages polis .On lui livre encore des orchidées dans la chambre 68 du Grand Hôtel. Les serviteurs endurent encore ses crises de nerfs traditionnelles.
L'obscur comptable Kringelein, rongé par un cancer,  et déterminé à dépenser avant sa mort prochaine, l'argent économisé durant de ternes années d'inutile labeur, éprouve un éblouissement allègre en suivant sa vaporeuse personne, en diadème et manteau lamé or, dans les couloirs .
C'est sans doute un hommage infiniment touchant, toutefois la Grousinskaïa s'en écoeure .
La danseuse ne se leurre pas .Elle a fait son temps.
On ne voit plus en elle qu'un charmant accessoire démodé. Même les perles à l'orient de rose de mai dont un grand-duc, cousin du dernier Tsar, avait encerclé son long cou, la brûlent à l'instar d'un avertissement fatal .
Ces damnées perles qui attiraient la chance maintenant la détournent ! la Grousinskaïa, a un tempérament,excessif, c'est une vraie Russe, la passion est son domaine de prédilection. Si ces perles sans prix ne sont plus un talisman, qui l'aidera ?
Qui surgira de l'ombre et guérira son atroce mal d'exister pour rien, ou si peu : quelques applaudissements, une pitié bienveillante, le néant !
Ses jours rompus de discipline féroce, nourris de la frénésie héroïque du ballet se sont envolés si vainement. La Grousinskaïa se fige devant le verdict intolérable de son miroir : elle ne voit que ses rides,  la laideur de son teint blafard, les stigmates d'une lassitude intense .
Elle ne voit pas la réalité de sa beauté forgée de charme et de volonté irréfragables .
Or, un homme la surveille depuis longtemps, il ne cesse de l'épier, de la suivre,d'observer la moindre de ses manies, il a applaudi cette sylphide murissante à Nice . Le voici à Berlin, au Grand Hôtel, pays bienveillant envers les déesses fatiguée.
On y supporte cet ouragan monté sur chaussons à pointes avec une sollicitude ironique.
Mais que lui veut le sémillant Félix de Gaigern ?
Qui est-il au juste ?
 En tout cas , on l'adore au Grand Hôtel : tout le peuple de cet étrange contrée, vouée au bien-être de parfaits inconnus, raffole de ce jeune et fou Baron de Gaigern.
 Un dandy comme il n'en existe plus guère, un de ces rares hommes sachant porter le smoking avec une désinvolture racée inimitable ! et beau ! et aimable ! et courtois à circonvenir la plus puritaine ou la plus hautaine des femmes. Grandes dames et soubrettes fondent d'extase dés que le regard bleu ciel de ce faux naïf d'illustre lignée se pose sur leurs personnes soudain transfigurées .
La crème brûlée des séducteurs, c'est lui !
Ce que ces charmantes bécasses ignorent, c'est que l'exquis baron de Gaigern enfreint chaque soir ou presque les lois en vigueur dans un pays civilisé .Que ne ferait un gentilhomme afin de sauvegarder l'héritage de ses glorieux ancêtres ?
L'aile sud de son château menaçant de s'écrouler, ses domestiques de famille grognant dans leurs dépendances, ses vieux chiens de chasse pleurant de faim, ses chats furibonds à force de courir en quête d'indigestes souris, ce descendant direct du baron de Sigognac (héros famélique et désargenté sorti tout droit armé de son seul panache de la cervelle de Théophile Gautier) a tout naturellement embrassé la profession de rat d'hôtel .
Que doit-il dérober, contrat illicite oblige, à la Grousinskaïa en détresse  ?
Ses perles fines, cela va de soi! de rondes perles messagères de l'aube, à l'éclat de lune des moissons. Précieuses à linstar du sautoir  fabuleux que le joaillier Cartier céda en 1917 au banquier américain Morton, contre un immeuble surplombant la prodigieuse 5e Avenue; afin de satisfaire le caprice de sa jeune croqueuse d'épouse !
Le défi en vaut la peine et le baron a décidé de passer à l'action.
Cette mission semble si facile ! un peu d'astuce, une acrobatie sur le balcon ou une pirouette derrière la porte. Qui soupçonnerait un habitué aristocratique de ce larcin épouvantable: priver une ballerine larmoyante de sa fortune de guerre et de son talisman préféré ?
Bien sûr, rien ne se passe jamais comme on le prévoit, dans un palace comme dans la vie .
A l'heure où la danseuse est censée se répandre en dix mille pirouettes, l'audacieux baron se glisse dans sa chambre, encore tout haletant d'avoir escaladé une façade lisse, et bravé les pires dangers .
Il met la main en deux secondes sur les perles et s'interroge, étonné, ces grains rosés valent-ils vraiment des sommes colossales ?
Le beau Félix n'a guère le loisir de s'appesantir davantage sur cette épineuse question : la porte s'ouvre et la Grousinskaïa se précipite en larmes sur son lit.
Le voleur est pris au piège ! impossible de filer comme prévu par la porte , impossible d'affronter le vide par la fenêtre .Une seule issue : attendre le sommeil de la malheureuse ballerine .
Hélas ! si celle-ci s'est enfuie du théâtre, en ordonnant à sa doublure de la remplacer,  c'est pour assouvir un dessein des plus tragiques
.L'étoile sait qu'elle sa lumière s'éteint peu à peu .Elle a décidé de s'endormir définitivement ...
Les hommes, ces ingrats, se passeront bien de ses pas de danse !
Or, Félix a le coeur beaucoup trop bon pour un rat d'hôtel .Surgissant des tentures, il parvient à détourner la Grousinskaïa de sa tasse de thé au véronal .Et, la prudence la plus élémentaire lui commandant d'apparaître irréprochable, il n'a qu'une comédie à jouer : celle de l'amour .
La danseuse hésite à le croire, son amertume l'éloigne radicalement de ces déclarations dont elle a perdu l'habitude.
Mais, on navigue sans boussole à cette heure avancée; la chair et le coeur sont faibles, le baron n'a jamais vu une femme au corps aussi attirant, la Grousinskaïa n'a jamais été désirée par un homme d'un romantisme aussi désarmant .
Les voilà enlevés vers le royaume interdit de la passion érotique .
L'art de Vicki Baum atteint son apogée. L'entente charnelle est doucement supplantée par un sentiment bizarre, une tendresse vertigineuse emportant les deux inconnus dans une dimension qu'ils n'osent nommer :
"L'homme oublia les perles dans ses poches; la femme oublia l'insuccès de la scène et la tasse de thé saturée de véronal ...
Ensemble ils glissent dans le tournoiement confus de la nuit d'amour: ils passent de l'étreinte au murmure, du murmure au bref assoupissement et au rêve, et du rêve dans l'étreinte suivante ...
Deux êtres humains, venus de deux bouts du monde, pour se rencontrer pendant quelques heures, dans le lit d'hôtel si souvent occupé du numéro 68."
La Grousinskaïa est une guerrière usée qui sent des forces vives l'envahir; elle comprend que cet amant miraculeux lui a été envoyé pour engager une nouvelle partie avec la destinée .Des idées de chorégraphie passent dans sa tête, l'espoir reverdit à une allure infernale .
Que se passe-t-il ? Ceci :
"Cette nuit, dans cette chambre d'hôtel indifférente, elle sentait qu'elle s'embrasait, se métamorphosait: elle découvrait l'amour à l'existence duquel elle ne croyait pas ."
Et le charmant voleur dans ce fatras ?
Le baron évite d'être démasqué en racontant un mensonge qui respire la vérité.
Il veut exister pour cette femme, il veut lui prouver que cette nuit rien ne fut banal, calculé, factice :
"Il n'avait plus qu'un sentiment poignant d'attachement pour cette femme, un désir immense de se montrer bon, bon pour elle !"
Victime de sa galanterie, le baron sacrifie  la chevalière gravée de ses armes à cette amante qui a tant besoin d'un talisman neuf .
Sans le savoir, la Grousinskaïa, va provoquer la déconfiture financière de cet homme adoré en se promettant de confier ses perles à une oeuvre de charité ! si seulement elle avait choisi le baron, cela aurait été la plus superbe largesse de sa vie: elle aurait sauvé son amant adoré des règlements de compte de ses "associés" dans le crime ! quelle farce atroce ! l'auteur se moque-t-elle de nous ?L'histoire était trop belle, le destin se venge d'un seul coup .
Pourtant, la passion délirante incendie une conversation hallucinante de la Grousinskaïa s'imaginant entendre au bout du fil la voix tendre du baron qui vient d'être odieusement assassiné par un lâche homme d'affaires. Peut-être cette conversation a-t-elle lieu en liaison directe avec l'au-delà ...
(Cet épisode sacre Vicki Baum princesse inavouée de l'écriture surréaliste, une autre corde à son arc agile ...)
Ainsile baron brûler-t-il sa sa courte vie sans revoir son amante; le comptable moribond partira-t-il en voyage romantique, le chef d'entreprise finira-t-il en prison, le loup solitaire le restera-t-il, et la porte tournante laissera-t-elle entrer d'autres clients heureux ou désemparés.
Ce pèle-mêle sulfureux, loin de dégoûter, attise la fascination distillée par les palaces surannés!
Il faut courir vers Vicki Baum et renouer avec son ironie piquante : un mélange qui n'appartient qu'à cette grande dame dont la cocasserie cinglante égale la pure bonté .

A bientôt !

Lady Alix

Marlène Dietrich, une habituée du
Grand Hotel de Berlin.
                                                                                            Château de St Michel de Lanès

                                                                                           Cabinet St Michel Immobilier CSMI

samedi 13 mai 2017

Vie de palace à Vichy

Je vous écris d'un palace où,bon prince, le temps a oublié sa course infernale .
Je vous envoie ce mot d'un balcon dominant les toits bleu tourterelle de l'Opéra de Vichy.
Le soleil de ce matin de mai redonne une atmosphère heureuse au vaste parc où voici un siècle de pépiantes curistes éclatantes de santé balançaient leurs ombrelles en se chuchotant de délectables secrets .
Je trace des mots au triple galop sur le papier à lettres blasonné d'un hôtel aussi vaste qu'un château construit par un enchanteur qui aurait eu une passion pour le roman de Vicky Baum :"Grand hôtel" !
Derrière moi, s'ouvre ma chambre; un ample carré où s'éparpillent quelques meubles à la nuance de miel clair, aux lignes sobres, strictes, lisses : l'essence de fameux "Art déco" qui repose l'esprit .
Ce n'est pas une imitation, une inspiration ou une copie vulgaire .
Au contraire ! ma chambre ne paraît guère avoir subi de métamorphose depuis 1920 !
Je vous écris d'une chambre qui aurait paru un modèle de chic moderne à la fantasque "Madame de ", héroïne mythique de Louise de Vilmorin ,cette rêveuse qui aimait respirer le suave parfum de ces anciens palaces où le luxe ne pèse ni ne pose
Comme je la comprends soudain (d'ailleurs, un majordome ganté de blanc et courtois comme un manuel de savoir-vivre en chair et en os, m'a chuchoté hier soir que l'hôtel avait été charmé de servir de parure d'époque lors du tournage de la seconde adaptation de "Madame de" à Vichy voici quelques années .)
Le silence est aussi pur que l'air. Vichy tôt matin respire une quiétude surnaturelle ! sensation déconcertante et merveilleuse. Je vais adorer la vie de palace, ou du moins de ce Palace Aletti délibérément arrêté sur l'horloge du temps en mai 1930 .Suis-je dans un hôtel suranné ou une machine à remonter le temps ?
J'en viens à craindre un sortilège lancé par un sorcier préposé aux palaces endormis .
Justement, il a bel et bien existé, et, fendant la houle des "années folles", il sut séduire le Vichy des élégances et de la joie de vivre .La place s'étendant face à l'imposante masse de ce vaisseau, à l'ancre sur la mer d'un passé encore bruissant, porte le nom de Joseph Aletti.
Un parfait inconnu pour les promeneurs jetant un regard distrait sur les arcades élégantes bordant les fenêtres des salons désuets .
Pourtant, ce palace désuet, dissimulant, avec une distinction de gentilhomme, sa belle allure forgée par des artistes, aux passants qui confondent raffinement et luxe facile, fut le sien, voici presque cent ans. Je voudrai l'imaginer, mais il m'échappe.
Les fantômes sont bien plus sauvages que les chats ..
A défaut, voyons un peu ce que raconte un papier aimablement abandonné sur la coiffeuse art déco quasi invisible au seine de mon immense chambre. Le dépouillement, comble du goût, ne passera jamais de mode .
 Le créateur des lieux, Joseph Aletti, affirmait-il son indépendance quand il décorait à sa façon les vaisseaux immobiles confiés à ses soins minutieux ? Ou traçait-il,en visionnaire sentant le bouillonnement des modes, la route de la vogue nouvelle ? Vichy brasse avec bonne humeur le romantisme cossu d'époque Napoléon III, les fougueuses volutes de L'Art nouveau et la raideur martiale de l'Art déco;  laquelle de ces influences impérieuses l'emportera en ce palace dont je ne connais qu'une chambre parmi cent ?
Je vous l'écrirai d'ici un moment: j'ai cinq étages à descendre; l'escalier me dira tout .
Installées au coeur des grands et beaux hôtels de jadis, les cages d'escaliers ne mentent jamais. On y entend monter d'étranges conversations inaudibles, on s'y attarde sur des détails ravissants, rampes ciselées, fleurs et fruits sculptées, envolées d'oiseaux aquatiques sur les murs.
On se repose sur des fauteuils entre deux tableaux de paysages de chasse à courre ou de scènes galantes copiées sur Fragonard .Et on joue à être une reine ramassant sa longue robe afin de ne pas manquer son entrée triomphale au seuil des salons scintillants comme des sapins de Noël.
Avant cette lente errance, un peu d'histoire:
Le papier me fournit des dates , mais Joseph me file entre les doigts . J'essaie de lire entre les lignes et son image brumeuse prend des contours plus nets .
Vous allez me dire que j'invente, que j'affabule, que je me moque . Ne savez-vous que deviner, c'est souvent tomber juste ?
Cosmopolite dés sa naissance, né en Suisse  en 1864, mais italien d'origine et français de coeur, le jeune Aletti débuta sous les cieux bénis de la Riviera française .Sa passion pour la vie feutrée des hôtels extraordinaires le saisit à l'aube de sa jeunesse , s'empara de lui et ne la quitta plus .Véritable chevalier des palaces, il dirigea à 26 ans le légendaire "Orient" de Menton , puis, à 30 ans, délaissant le luxe de bon ton pour les ultimes flamboiements de l'Europe des princes et des rois , il  eut l'audace de choisir Cannes,  l'hiver et Royat en Auvergne, l'été . S'évertuant entre ces deux pôles de la vie mondaine, il y empoigna les rênes de deux hôtels qui suscitèrent un engouement excessivement flatteur  .
Son ambition prodigieuse lui fit accomplir des prodiges : la perfection n'est assurément pas de ce monde, toutefois , l'audacieux Joseph obsédé par le plus petit détail, façonne la décoration de ses hôtels à la manière d'un peintre retouchant sa toile : argenterie lustrée et porcelaine fine, beaux meubles de style jamais indécis, on suit l'époque ou on en retrouve une, (de préférence un aimable Louis XVI ) tapis d'une épaisseur digne d'un fleuve, uniformes aux boutons étincelants parant l'armée de grooms, soldats géniaux dressés à exaucer les souhaits des clients songeurs avant même qu'ils ne sortent de leur bouche;  panache irrésistible du hall d'entrée, invariablement majestueux, chatoyantes pièces de réception, gros bouquets à profusion et sourires contagieux.
Gouverner ainsi, ce n'est plus être un directeur chevronné, c'est créer un mythe et enlever toute une profession vers les cimes.
Charmante histoire, me direz-vous en baillant discrètement, et pourquoi diable cet homme si admirable, faisant pleuvoir l'or sur les parquets de ses établissements, cet aimable tyran lia-t-il son destin à Vichy ?
 Une dépression ou un mal nécessitant les vertus hautement curatives de la source Chomel jaillissant à deux pas ? Que non pas ! l'hôtel du parc venait de lui être confié, et avec cette honorable maison (propriété de la famille de l'écrivain voyageur Valéry Larbaud, dont le père conçut la pastille immaculée sacrant Vichy temple de la gourmandise de santé, ce qui assura la fortune de son fils, poète des paquebots et trains de luxe)  le bonheur des curistes déferlant vers les sources chaudes de Vichy.
Au hasard des allées, un soir de bal (ou lors d'un entracte à l'Opéra) le célibataire fier de son indépendance, abdiqua ses convictions égoïstes, et se transformant en époux dévoué, noua son destin à la ville qui venait de lui prodiguer la femme de sa vie .
Au fil des années, la fortune et l'ambition de Joseph s'épanouirent à Vichy ;sa famille suivit le même chemin !L'hôtel Aletti perçait déjà sous le nom d'hôtel des Thermes , puis Thermal , ce qui sonne moins bien ...Maison choisie par Napoléon III pour sa cohorte de fidèles, l'hôtel des Thermes tenait son rang à l'époque où les dames  empêtrées dans leurs jupons et crinolines s'effondraient en révérences soyeuses au passage de l'impératrice Eugénie, reine de la mode et bonne étoile des villes d'Eaux ou de bord de mer.
Cette bonne-fée n'avait qu'à  effleurer de son éventail d'ivoire emplumé une plage ou une source thermale, le temps pour les hôteliers en extase de se casser en deux pour un salut reconnaissant, les mondains accouraient , emplissant salons, billards, fumoirs et salles de bal ...
Le palace des Thermes flambant neuf s'ébroua avec une douce insouciance, vieillit sans y penser, prit le nom assez laid de Thermal et secoua sa langueur raffinée le jour où Joseph Aletti, directeur à poigne du "paquebot" de l'hôtel Rhul, bijou massif rehaussé de loggias en ordre de bataille, eut l'audace d'en devenir le seul maître et propriétaire
.L'an 1930 avait beau charrier de sombres rumeurs, Joseph Aletti, propriétaire de l'hôtel du Parc autre joyau de Vichy, depuis 1923, guettait ses hôtels à l'instar d'un général prêt à son dernier combat. Joseph voulait régner sur les palaces de sa ville et non plus les gouverner en employé au grade supérieur . Le Thermal fut sa victoire préférée .son vaisseau Amiral.
Je vous écris cela en barbouillant mon papier chiffonné au rythme de ma découverte .
Figurez-vous que je parcours maintenant les interminables corridors en marchant sur la pointe des pieds .Le tapis bleu et jaune, couleurs de cet insatiable Joseph, m'intimide par sa longueur infinie .
Me voici descendant le plus lentement possible les cinq étages : je vois le fantôme du groom de 1925 qui suit à la trace cette bizarre cliente gribouillant sur son carnet : une espionne ou une folle; pourvu, se dit-il, qu'elle n'aille pas choir au milieu des escaliers .Cela serait une faute de goût que Mr Aletti ne lui pardonnerait jamais !
Aucun humain à gauche, aucun humain à droite, je plonge dans les étages à pas comptés .
Les rampes sont à la grecque, leur fer se parsème de roses délicates à la nuance éteinte. L'horizon s'agrandit, j'arrive sous le soleil distillé par les hautes fenêtres dans le hall aussi superbe que la salle du trône d'une ancienne royauté germanique !
Je ne vous écris plus,  je me force à rester droite et échange force saluts avec de souriantes jeunes personnes que protègent un imposant comptoir. A ma droite, calfeutrée par des tentures, une extraordinaire pièce m'éblouit de ses fresques aux guirlandes et volutes gracieuses . L'air du matin se glisse par les portes menant au jardin intérieur.
Où dois-je aller ? J'ai peur de commettre un impair .Tout va bien , je suis dans un temple de la gentillesse et de la courtoisie
 On me guide vers la salle dévolue aux petits-déjeuners, j'ai l'impression exquise d'être une femme du monde agitant son fume-cigarette, balançant son boa et caressant son  lion apprivoisé,(le pauvre meurt de faim et risque de dévorer une de ces si aimables soubrettes) sur mon chemin,des vitrines regorgeant de bijoux , un petit salon meublé de cuir, voici "La Rotonde", sorte de jardin d'hiver qui vous propose une vue romantique sur les ramures du parc. On s'empresse autour de ma personne éternellement au régime; j'ai honte de refuser tant de délices, je me nourris d'écriture et continue à noircir papier sur papier, carte sur carte .Compatissante, la très attentionnée jeune personne préposée à l'accueil me propose d'aller confier le résultat de cette frénésie épistolaire à la Poste !
Un palace suranné c'est un lieu où souffle la brise de l'inspiration renaissante !
Mais, on s'inquiète autour de moi : les si sympathiques acteurs de ce théâtre art nouveau titillé d'art déco me poussent vers la rue d'en face : je dois oser sortir , je dois regarder Vichy au fond des yeux !
J'approuve , me voici vous écrivant toujours sur la terrasse de cet Opéra qui en 1901 débuta sa brillante carrière .Les oiseaux jacassent de plus en plus fort, enfin des humains déambulant à un train de sénateur .
Dix minutes de songe éveillé au gré des façades tarabiscotées, je traverse au hasard et  me perds dans un domaine planté d'arbres exubérants, sources miraculeuses oblige! les allées ombreuses s'entrecroisent autour d'un étang plein de volatiles excité; je vois un lac d'un calme absolu. " Vous vous trompez,  c'est l'Allier !me dit une charmante promeneuse qui décide de me servir de mentor, en lisière du parc et rues de Longchamp et Saint-Dominique.
Chalets extravagants bien en ligne, surprise incongru d'un cottage à l'anglaise, petit château Renaissance , villa évoquant le hameau de Marie-Antoinette, je suis étourdie par les fantaisies des architectes !"Antoine Percilly , m'explique mon guide ,retenez ce nom ... " Je le jure et prends congé . La source Chomel jaillissant brûlante des entrailles de la terre m'intrigue, les fresques bleues, la fontaine bleue des Thermes encore plus .Toutefois ce qui me transporte d'étonnement, c'est la tranquillité avenante des gens du cru .Serait-ce l'influence des eaux ? Même au coeur du quartier piéton, les sourires s'affichent de boutiques en cafés, les paroles coulent doucement, une atmosphère policée et placide semble aller de source ...
Vichy, un vert paradis ?
Hélas ! il me faut revenir dans le torrent de la réalité, le départ est proche. Je reviendrai à Vichy, à l'Opéra: le programme est si fourni, la soirée de gala le 7 octobre en hommage à Maria Callas m'attire terriblement.
Et au Palace Aletti, la cure la plus réconfortante et la plus romanesque que l'on puisse souhaiter !

A bientôt !

Lady Alix
Palace Aletti, aquarelle de Nathalie Pérus

                                                                                            Château de St Michel de Lanès

                                                                                           Cabinet St Michel Immobilier CSMI


dimanche 7 mai 2017

Tragiques amours à la veille de la révolution française

C'est à une duchesse française, Mme de Duras, que l'on doit le plus singulier roman écrit sur la différence sociale lors des ultimes flamboiements de ce que Talleyrand appelait "la douceur de vivre" de l'ancien régime .
Tout le monde a lu ou a fait semblant de lire "Le rouge et le noir". Or Stendhal se serait peut-être inspiré du roman écrit par une duchesse ! et quelle duchesse ! une amie de Chateaubriand, écrivain à ses heures, et bien trop sensible pour atteindre le bonheur .
L'intrigue d'Edouard", oeuvre mal jugée, et encore ignorée, mérite davantage qu'une curiosité esthétique ou un intérêt d'archéologue littéraire .
Le plus piquant dans cette histoire d'amours contrariées par l'âpreté des règles de la bienséance aristocratique vient du regard de l'auteur : cette grande dame a l'audace d'une extrême lucidité .
 Aucun détail humiliant ne manque dans cette descente aux enfers sentimentaux de deux amoureux faits pour goûter les joies paisibles et l'harmonie d'une union devant Dieu et les hommes .
Dieu aurait d'ailleurs accepté ce que les hommes ont brutalement refusé à l'avocat Edouard et à la jeune veuve et duchesse Natalie .La lutte des classes engendrant le malheur de deux personnes d'une haute éducation et douées de l'esprit le plus brillant, des qualités de coeur les plus éclatantes, au sein d'un univers infiniment civilisé ?
 Histoire incroyable et, toutefois, d'une vérité affligeante ...
Oui, l'abîme entre aristocratie et bourgeoisie, c'était une évidence d'une rigueur sidérante; une aberration présentée avec une délicatesse exquise, et pour peu que les victimes insistent, une goujaterie monstrueuse. Le roman insiste ainsi sur la barbarie d'un monde replié sur ses préjugés et incapable de confiance en l'énergie, l"enthousiasme, l'intelligence des "hommes neufs".
Et c'est une duchesse , fervente confidente du vicomte de Chateaubriand, qui relate ce drame sans cacher son opinion tranchée envers ceux de son propre milieu !
Mais, Claire de Duras est du parti de l'amour, avant peut-être celui de la justice et de l'égalité entre les hommes de bonne volonté .Ses héros nous émeuvent encore grâce à la sincérité de leur passion contrariée .Les amours hors normes, au delà des conventions, des religions, des pays, des milieux, existent et sont condamnés à perdurer jusqu'à la fin des temps .
L'amour doit souvent combattre, et s'il perd, il obtient parfois la consolation de renaître en poème ou roman ...
Natalie et Edouard ne sont sans doute pas les plus immortels des amants littéraires; pourtant leurs destins sont attachants et le récit, inspiré de certains désespoirs de leur créatrice, ne souffre guère de la corrosion touchant les œuvres d'art abandonnées.
Le récit débute en mer, sur le pont du navire cinglant vers Baltimore, un jeune officier français partant rejoindre son régiment combattant auprès des insurgés américains, se lie d'amitié avec un engagé à la mine fort avenante:
"c'était un grand jeune homme d'une belle figure, dont les manières étaient simples et la physionomie spirituelle".
Jusque là, ce passager semble attirant, mais vite,le Français inconnu montre les signes d'une tristesse alarmante :
"il restait des heures entières appuyé sur le bordage à regarder fixement la longue trace que le navire laissait sur les flots. "
En peu de mots, le jeune solitaire confie l'étendue de ses souffrance infligées parles "institutions des hommes" et non par Dieu :
"Dieu a répandu ses biens également sur tous les êtres, il est souverainement bon...Les anciens plaçaient la fatalité dans le ciel; c'est sur la terre qu'elle existe , et il n'y a rien de plus inflexible dans le monde que l'ordre social tel que les hommes l'ont créé."
Le ton du roman est donné .
L'inconnu est rejeté par ses semblables . Pourquoi ?
Son nouvel ami essaie en vain de soigner la détresse morale de son mystérieux frère d'armes .
L'autre, ne désire qu'une chose : en finir au plus vite avec une existence vide de sens .Une fois sur le champ de bataille, il déploie une audace qui n'a rien d'héroïque au fond, mais il accumule les actes de bravoure sans parvenir à se détruire .Le voilà qui sauve la vie de son ami . C'est une secousse salutaire, Edouard sort de lui-même, il veut se montrer franc, s'expliquer au lieu de repousser la compassion.
 En quelques jours le livre de son passé, écrit fiévreusement, est entre les mains de cet officier qui lui témoigne une affection fraternelle .
Qui fut ce sensible Edouard ?
Rien de moins qu'un aristocrate du coeur indignement rejeté par la loi non écrite d'une classe sociale .
Edouard fit ses débuts dans le monde à Paris vers 1780. Son père , avocat renommé de Lyon, mourut subitement dans les bras de celui dont il défendait avec dévouement et grande intelligence les affaires assez tortueuses : le maréchal d' Olonne .Un gentilhomme de la plus haute volée chez lequel l'apparat magnifiquement sobre des illustres lignées était de mise.
Au contraire du souci de paraître en vigueur au sein de la maisonnée de l'oncle d'Edouard, fermier général étalant sa fortune récente et sa noblesse récente et, au vif dédain des anciennes familles d'extraction chevaleresque ou de noblesse immémoriale, ne vient pas de l'épée au service du roi et de la France, mais de titres ou noms achetés:
"Le passé dans cette demeure servait d'ornement au présent; des tableaux de famille, qui portaient des noms historiques et chers à la France, décoraient la plupart des pièces;
de vieux valets de chambre marchaient devant vous pour vous annoncer ."
Edouard , la première fois qu'il se joignit à la brillante et austère compagnie du maréchal fut infiniment touché de l'admiration témoignée à son père.  le lendemain, sans crainte; sans défiance aucune, il osa lever les yeux vers la fille de son hôte, la jeune duchesse de Nevers, Natalie, ravissante jeune veuve, faisant les honneurs de la maison paternelle.
Et, cette fois, ce fut de l'amour !
 En un seul salut, en un seul, "Madame , je suis votre serviteur ..." bredouillé avec une charmante timidité, le jeune homme éprouva ce trouble radieux qui depuis la nuit des temps annonce le fatal coup de foudre. Sidéré par la douce distinction, la beauté discrète, la voix mélodieuse, de celle qu'il aime à l'instar d'un mortel adorant une étoile lointaine, le tout nouveau avocat cache ses sentiments .
Or, Mme de Nevers, redoublant ses gracieuses attentions, essaie d'envoyer à son naïf soupirant des signaux qu'il ne devine guère ...
La mort inattendue du père d'Edouard précipite un tendre et chaste rapprochement .D'autant plus que le vieux maréchal prétend désormais tenir le rôle affectueux du père disparu .Edouard se croit ainsi parfaitement accepté au sein de cette société .Hélas !
Natalie, en dépit de sa réserve innée, de son attrait insaisissable, est le centre d'une petite cour d'admirateurs ; Edouard, amoureux de l'ombre,  est éclaboussé par la lumière de  ses rivaux : un prince et un duc !
Le prince n'est guère à redouter: avec l'injustice habituelle aux amoureux , Edouard le dépeint comme artificiel de la tête aux pieds . L'autre, un impétueux jeune duc constitue un danger bien plus sérieux .
Est-ce pour cette raison que Natalie de Nevers quitte son affabilité souriante et s'éloigne de façon frappante du "protégé" de son père ? Edouard craint le pire ; sa lucididité se teinte d'amertume :
"Elle me méprise!" se dit-il .
Voilà qu'un bal se prépare, un de ces grands bals dont on raconte encore les fastes cent ans plus tard .
Soudain son statut social soufflette au visage le jeune avocat . Lui qui rêve de voir danser la femme qu'il aime ne peut la rejoindre en invité, mais en spectateur anonyme.sur un gradin, mêlé à une foule vulgaire ... Il touche le fond du désespoir .
C'est à ce moment précis qu'un envoyé céleste se matérialise afin de le guérir de sa détresse : l'ambassadeur d'Angleterre ! ce diplomate s'est livré à de brillantes conversations avec notre héros, et il est choqué de le voir si piteux , caché comme un vaurien, honteux de sa propre personne .
Il lui ordonne de quitter son gradin ! et il lui tient ce discours extrêmement moderne et presque révolutionnaire :
"La profession d'avocat est une des plus honorées d'Angleterre, dit-il; elle mène à tout .Le grand chancelier actuel , Lord D. a commencé par être un simple avocat, et il est aujourd'hui au premier rang de notre pays ."
Là-dessus, le fringant duc de L.se précipite, présente Edouard,et ne comprend rien au désarroi du jeune homme que cet empressement charitable agace .Ce dernier songe avec force aux paroles de l'ambassadeur .quoi ? S'il était Anglais , une carrière serait possible, et mieux , une avancée sociale lui permettant d'être l'égal de Natalie de Nevers ! à la jeune femme qui cherche à le tirer de son humeur sombre, Edouard ose se confier pour la première fois .
L'épreuve du bal se termine en victoire sentimentale : Natalie et l'avocat Edouard vibrent au rythme lent et gracieux d'un menuet .
Toutefois,le jeune avocat n'ose croire à son bonheur et se contente d'un espoir nourri par l'amitié complice que la duchesse lui prodigue .Les événements vont précipiter cette lente montée des aveux :
le maréchal est exilé sur ses terres de province ! il se retire avec une noble dignité dans l'antique et glacial château de Faverange, non loin d'Uzerche, autant dire en Laponie pour l'époque, sur une espèce de rocher, surplombant la Corrèze  ...
Edouard n'hésite pas une seconde , tant pis pour le poste flatteur que des amis du maréchal lui offrent à Paris, l'essentiel est de prouver dévouement et fidélité sans faille à Natalie, obligée d'accompagner son père, et à son protecteur déchu de ses hautes fonctions .
Sa récompense ne tarde pas .Au sein du séjour rustique, souffle une brise de fraîche liberté !
Le vieux maréchal s'occupe agréablement en construisant un hospice et même une manufacture afin d'assurer le bien-être de ses "gens". Ses saines et louables activités le détournent assez de sa fille et de son jeune protégé pour laisser les deux amoureux battre les vertes prairies en se lançant des regard attendris .
L'amour est dans le pré ! et, au lieu de filer, il s'avance dangereusement ...
L'été coule dans un flot de marivaudage qui s'achève par une déclaration des plus romantiques. Profitant de la solitude de Natalie, rêveuse en sa tour, Edouard se jette à ses pieds, les barrières déjà ébranlées tombent, en un seul instant, chacun promet à l'autre un amour infini .
C'est très beau, très touchant et c'est le début des ennuis .
 L'exil campagnard se termine brutalement, de retour à Paris, les deux amoureux sont transportés par une chaste extase qui les incitent à ne plus se séparer, sans pour autant offenser le code de l'honneur. Hélas, les apparences les dénoncent vite comme deux amants en proie aux affres terribles d'une passion interdite .Natalie, grande dame libérale et amoureuse passionnée, dédaigne les préjugés avec une éloquence admirable; pourquoi refuser le bonheur au nom de considérations ineptes ?
 Edouard n'est-il pas un aristocrate de la vie ? Un homme brillant, talentueux, altruiste, suscitant l'estime de tous ?
 Que redouter en ce cas ? La voix des sots ou, cela revient au même, les glapissements odieux de la calomnie ? Natalie s'angoisse tout à coup horriblement : Edouard serait-il lâche ?
Elle écrit alors une supplique fiévreuse d'une franchise hallucinante :
"Il faut , Edouard, oui , il faut nous unir ou nous séparer .Nous séparer ! Crois-tu que je pourrais écrire ce mot, si je savais bien que l'effet en était impossible ? Toi, moitié de moi-même, sans lequel je ne puis seulement supporter la vie un seul jour, ne sens-tu pas comme moi que nous sommes inséparables ?
Que peux-tu m'opposer ? Un fantôme d'honneur qui ne reposerait sur rien .Le monde t'accuserait de m'avoir séduite ! quelle séduction y a-t-il entre deux êtres qui s'aiment que la séduction de l'amour ?"
Envahie par le doute, lasse de jeter sa foi peut-être idéalisée, sur le papier , Natalie, brûle ses vaisseaux et force Edouard dans ses retranchements.
Elle tente le tout pour le tout dans une injonction déchirante .
Mais ces mots si touchants toucheront-ils Edouard écartelé entre sa peur de s'affranchir de règles illusoires et celle de perdre le coeur d'une femme si aimante ?
Qu'éprouve-t-il en lisant ceci :
"Choisis, Edouard ! ose choisir le bonheur .Ah ! ne le refuse pas! Crois-tu n'être responsable de ton choix qu'à toi seul. Hélas ! ne vois-tu pas que notre vie tient au même fil ? tu choisirais la mort en choisissant la fuite, et ma mort avec la tienne !"
Edouard fond d'attendrissement ! il accepte le stratagème de Natalie : s'unir en secret à la Haye sous l'égide du chapelain de l'ambassade de France .
Le sort décidément se met du côté des préjugés : tout est découvert !
Edouard est sommé de s'exiler au plus tôt par le père de sa bien-aimée sous le prétexte que l'ayant compromise, il prouverait en l'épousant l'injure faite aux bonnes moeurs ! Edouard accepte de disparaître pour sauver Natalie de l'opprobre de son milieu . Il provoque le duc de L en duel, car c'est c'est ce rival qui est la source des calomnies .Le duc de L refuse de se battre ! un noble n'a pas le droit de tirer l'épée avec un roturier .
C'en est trop pour le pauvre avocat .
Abandonné de tous, épouvanté de savoir Natalie dans la détresse morale la plus extrême incapable de les sauver tous deux, il s'embarque vers Baltimore .
Quand, quelque temps, après, il lit dans les gazettes arrivées de France le faire-part de la mort de Natalie, victime d'une "maladie de langueur", Edouard s'expose au premier plan des combats et meurt dans les bras de son nouvel ami et confident .
Roman cruel sous l'élégance des mots, roman passionné et pudique, roman tragique entraînant ses héros au profond d'un gouffre douloureux, "Edouard" demande que l'on s'interroge sur la réelle liberté des sentiments .
 De nos jours encore, aimer, en dehors de son pays, de ses traditions familiales, ou de son âge, attise ragots, méchancetés de bas-étage, mauvais jugements, ou bien pire, déclenche une interdiction pure et simple .
A l'étonnement, et presque au scandale de son milieu, une duchesse française assez exaltée, écrivit en 1822 une défense de l'amour singulièrement moderne au ton sobre et à l'intrigue courant au galop .
Cela n'a rien à voir avec l'ouvrage d'une précieuse ridicule : Mme de Duras a souffert des tourments de l'amour et trempe sa plume dans l'encre mystérieuse de ses souvenirs. Elle parle la langue du coeur, qui est bien la plus belle et la plus musicale du monde ...

A bientôt ,

Lady Alix

Aglaé Bontemps, future Marquise de Jaucourt
1789, par Madame Vigée Lebrun
Une jeune femme mélancolique à l'instar de Natalie de Nevers

                                                                                            Château de St Michel de Lanès

                                                                                           Cabinet St Michel Immobilier CSMI