samedi 25 mars 2017

Lettres d'amour d'un général de 26 ans

L'art d'aimer se prolonge dans l'écriture de l'amour.
Sur papier, par mail, la belle affaire ! aimer c'est avant tout l'invention des mots allumant un brasier qui réchauffera le coeur glacé de l'autre.
On meurt souvent sur papier, on espère dans le désespoir, on brûle ses yeux, on court en s'épuisant après la formule inspirée, la phrase la plus touchante, on devient maladroit, on s'embourbe, mais on écrit toujours... Car, sans écriture, l'amour perd sa réalité.
Sans lettres d'amour, la nuit noire s'empare de l'âme, et surgissent les démons de la rancune et du soupçon. Puis, une lettre arrive, c'est le ciel dans la tombe, on y répond, vite, le temps presse, chaque mot compte, une lettre d'amour, c'est un cheval au galop.
Dès que l'on fait du style, c'est que l'on n'aime plus. L'élégance étonnante des lettres célèbres est chose naturelle, l'écriture, Musset le disait si bien, émane du coeur.
Tout le reste n'est que littérature !
Dans l'océan tumultueux des lettres d'amants heureux ou maudits , les écrits douloureux de Napoléon à Joséphine surgissent ainsi que des récifs ancrés pour l'éternité .
Référence de la passion épistolaire , ces billets sentent la poudre à canon , la sueur des combats , l'ivresse des victoires .A l'instar d'Henri IV, le fringant officier corse fait l'amour par courrier et jette ses impressions guerrières mêlées aux prières amoureuses les plus torrides. Aiguisées , brèves , vives les déclarations à cette cruelle Joséphine brillent comme la lame d'un sabre au clair .Affolantes , crues, tendres , élégantes et toujours .à la hussarde , ces lettres clament une kyrielle de sentiments extrêmes qui n'auront jamais à souffrir de la griffe du temps .On s'y aventure au hasard ou en déroulant le fil d'Ariane de l'histoire.
La fascination saisit dés les premiers mots !
Pourtant ,s'étonne-t-on , Napoléon avait d'autres tracas et soucis en préparant  à Nice , le 30 mars 1796, sa campagne d'Italie avec Masséna contre deux armées ennemies à la fois, l'Autrichienne et la Piémontaise , que le désir impétueux d'affirmer à sa bien-aimée lointaine :
"Je n'ai pas passé un jour sans t'aimer , je n'ai pas passé une nuit sans te serrer dans mes bras, je n'ai pas pris une tasse de thé sans maudire la gloire et l'ambition qui me tiennent éloigné de l'âme de ma vie. "
L'ironie facile s'amuse de cette "tasse de thé", liquide éminemment insipide abreuvant un conquérant aussi farouche ! qu'importe , l'ardeur palpable de ce" billet doux "secoue nos certitudes faciles .Oui , le grand homme préférait l'amour à la gloire , ou du moins , en amant impétueux, mariait-il admirablement les deux .
Napoléon était un jeune marié idéalisant l'amour au moment où la France voyait en ce Corse insolent une foudroyante incarnation du dieu Mars .Joséphine Tascher de La Pagerie ,ci-devant vicomtesse de Beauharnais , veuve exquise , veuve volage , veuve consolée par de nombreux bras , venait d'épouser, le neuf mars 1796 , ce terrible général de 26 ans. L'adorable libertine  cachait six années de trop sous ses voiles arachnéens .
Le fringant officier eut la galanterie de se vieillir afin d'enlever au plus vite la conquête de cette citadelle brune qui avait décidé depuis longtemps de lui en remettre les clefs.
Mais , l'amour et le mariage ne font pas toujours bon ménage .
Malgré son statut de citoyenne Bonaparte , l'aristocratique créole entendait mener ses choix sentimentaux à sa façon , en annexe de ce mariage mal assorti .Elle éprouvait toutefois une espèce d'attachement étourdi et maternel envers ce jeune époux qui lui assurait le train de vie qu'elle pensait mériter .
De là à partager ses emportements ! que non pas !
En époux et en  corse , le général Bonaparte ne considérait le lien l'unissant légalement à la vicomtesse qu'avec fougue , fureur , délire .De temps à autre, il redescendait vers des détails d'économie domestique ,assez surprenants au milieu de tant de passion lâchée .
Quoi qu'il en soit , il ne peut exister une seule femme au monde qui ne jalouse Joséphine inondée par cette averse épistolaire entre ces deux immortels printemps qui  bornèrent, d'avril 1796 à avril 1797 , la première campagne d'Italie.
Cette aimable , cette langoureuse créole , sans cesse alarmée par sa santé fragile , rivalisait-elle d'ardeur épistolaire avec son bouillant époux ? Napoléon répond à cette épineuse question en employant les ressources de sa verve inquiète au long de son infatigable correspondance avec une aimée tour à tour charmeuse ,distante , capricieuse ou taiseuse . C'est un amant , non un chef se préparant à l'attaque de l'armée autrichienne, qui ,à Albenga le 7 avril, griffonne ,exaspéré , cette lettre rageuse :
" Je ne suis pas content .Ta dernière lettre est froide comme l'amitié. Je n'y ai pas trouvé ce feu qui allume tes regards, et que j'ai cru quelquefois y voir .Mais , quelle est ma bizarrerie ! J'ai trouvé que tes lettres précédentes oppressaient trop mon âme; la révolution qu'elles y produisaient attaquait mon repos et asservissait mes sentiments .je désirais des lettres plus froides : mais elles me donnent le glacé de la mort .La crainte de ne plus être aimé de Joséphine, l'idée de la voir inconstante , de la ..."

Napoléon a le courage d'un lion sur le champs de bataille ,mais en terres amoureuses , il recule .
Un effroyable soupçon l'effleure , il tourne le dos à cet ennemi mortel , et se met à donner des nouvelles de son entourage proche .Son désarroi est dompté tant bien que mal :
"Adieu jusqu'à demain , mio dolce amor. Un souvenir de mon unique femme ,
 et une victoire du destin : voilà mes souhaits ."
Soudain rasséréné , il clôt sa lettre d'un mot adorable qui , espérons-le , a provoqué l'émotion rougissante de Joséphine :
"Un baiser plus bas , plus bas que le coeur."
Le destin exauce les désirs de victoire du jeune général , commandant de l'armée d'Italie .Voici déjà le 12 avril , les Français  battant les Autrichiens à Montenotte , le 21 avril , l'arsenal de Mondovi est arraché aux Piémontais qui acceptent l'armistice . Napoléon doit maintenant en découdre avec les seuls Autrichiens .Le 24 avril , échauffé par ses irrésistibles avancées , il trace à la diable ces lignes sur un papier officiel portant l'en tête de l'armée d'Italie .Cherche-t-il à impressionner cette Joséphine si évaporée ? Son style se veut diplomate , pourtant l'angoisse amoureuse éclate : il n'a reçu que deux lettres !
" Tu as été bien des jours sans m'écrire .Que fais-tu donc ?Oui , ma bonne , bonne amie, je suis , non pas jaloux , mais quelquefois inquiet .viens vite , je te préviens, si tu tardes , tu me trouveras malade.Les fatigues et ton absence , c'est trop à la fois ."
Napoléon soudain baisse sa garde , laisse son coeur plaider sa cause , sa lettre tourne à la prière amoureuse , le grand homme, le général auréolé de bravoure insensée qu'il est déjà pour toute une immense armée cède la place à un jeune lieutenant mal-aimé .Murat doit ramener Joséphine sous son égide , une fois les drapeaux ennemis apportés à Paris . Napoléon tremble à l'idée que son épouse-amante n'obéisse pas à son injonction , et si elle ne venait pas ...La guerre contre l'armée autrichienne continuerait mais pour le général la flamme qui le guide s'éteindrait d'un seul coup . Ses mots donnent la mesure de son espoir-désespéré :
"Tu dois revenir avec lui , entends-tu ? Si jamais cela n'était pas fait de suite , qu'il ne vienne pas .Malheur sans remède , douleur sans consolation , peines continues , si j'avais le malheur de le voir venir seul , mon adorable amie ."
Joséphine ne semble guère se soumettre . Napoléon d'insister le 29 avril , Murat est arrivé , le départ de la citoyenne Bonaparte pour Mondovi est décidé ; du moins par son époux impatient au point d'imaginer une voie rapide par Turin , quinze jours de gagné ! et la joie de ce futur proche brûle coeur et corps Napoléon , allège son style épistolaire et adoucit sa rudesse de mari corse .
C'est un troubadour qui chante son amour absolu :
"Mon bonheur est que tu sois heureuse, ma joie que tu sois gaie , mon plaisir que tu en aies .
Jamais femme ne fut aimée avec plus de dévouement , de feu et de tendresse ."
Comment veux-tu ma vie que je ne sois pas triste ? Pas de lettres de toi ; je n'en reçois que tous les quatre jours , au lieu que si tu m'aimais , tu m'écrirais deux fois par jour ...Ah Joséphine , tu es pour moi un monde que je ne puis expliquer; je t'aime tous les jours davantage .L'absence guérit les petites passions et accroît les grandes .Un baiser sur ta bouche , un sur ton coeur ;il n'a personne que moi , n'est-ce pas ? et puis un sur ton sein .Ecris-moi, viens vite : ce sera un jour bien heureux que celui où tu passeras les Alpes : c'est la plus belle récompense de mes peines et des victoires que j'ai remportées ."
Joséphine chavira-telle en lisant ces lignes frappées du sceau de la passion la plus pure ?
Comment ne pas résister à ces appels d'une franchise hallucinée , à ce tumulte perpétuel , à ces cris
d'un homme si brillant et si abandonné ? Quelle âme tendre , quelle femme aimante et généreuse n'aurait-elle immédiatement quitté Paris , son cercle mondain et ses soupirants d'une insignifiance raffinée , pour galoper sur les routes caillouteuses vers cet homme fier qui lui inventait un rang de déesse de toute l'ardeur de ses lettres extraordinaires ?
Eh bien , non ! Joséphine au contraire s'accrocha à sa vie futile et confortable à l'instar d'une moule sur son rocher .Comble de la perversité , elle prétendit attendre l'héritier du conquérant !la ficelle était d'importance , mais Napoléon , curieusement crédule , flotta d'abord sur une nuée quasi céleste , puis douta , n'était-il parti depuis un peu plus de neuf mois ? La joie lutta avec la raison et c'est la fureur qui s'empara du vainqueur de la Lombardie .Mais Joséphine se montrait aussi dure à convaincre que la puissante forteresse de Mantoue à ouvrir ses portes aux Français .Napoléon se répand en mots fulgurants scandant son amère lucidité .
On ne peut s'empêcher de le plaindre ! on souffre au rythme de sa colère douloureuse , le génie militaire se dépouille de sa superbe devant une femme exaspérante qui ne mérite en rien un pareil attachement .N'en fait-il  trop tout de même ? Ecoutons les rugissements du fauve blessé :
"Joséphine , tu devais partir le 5 (juin) de Paris , tu devais partir le 11, tu n'étais pas partie le 12 .Mon âme s'était ouverte à la joie , elle est remplie de douleur ...Tous les courriers arrivent sans m'apporter de tes lettres ...Quand tu m'écris le peu de mots , ton style n'est jamais celui d'un sentiment profond... Tu n'as jamais aimé . Je rentre dans mon âme , j'étouffe un sentiment indigne de moi, et si la gloire ne suffit pas à mon bonheur , elle forme l'élément de la mort et de l'immortalité . Mon coeur ne sentit jamais rien de médiocre ...Il s'était défendu de l'amour ; tu lui as inspiré une passion sans bornes ...une ivresse qui le dégrade ...Tu as fait mon malheur .Adieu Joséphine ; reste à Paris ;ne m'écris plus .Mille poignards déchirent mon coeur ; ne les enfonce pas davantage .
Adieu mon bonheur , ma vie , tout ce qui existait pour moi sur la terre !!!"
Serait-ce la rupture totale ? Non ! quand on aime à ce point , hélas , on aime toujours , l'amant ou l'amante  peuple votre sang , votre âme , votre coeur , vous ne pouvez arrachez cet amour sans vous arracher à vous-même .Napoléon nourrit son chagrin des lettres de son épouse , le résultat est prévisible ; ses lettres exquises raniment ses tourments , attisent sa passion , titillent ses regrets , il s'égare , il jure à l'inconstante une éternelle constance :
"Malgré le destin et l'honneur , je t'aimerai toute ma vie ."
La-dessus , officiers intrépides , fantassins héroïques, cantinières dévouées , tous se désolent de la métamorphose violente de leur dieu Mars affaibli par les stigmates du mal d'amour .Que faire ? Joséphine n'a plus droit au chapitre , la France exige son départvers l'Italie ! et la belle épouse du triste général s'exécute en maugréant .Sa consolation risque de provoquer un drame : Joséphine a l'audace de glisser dans ses bagages un emplâtre bon-chic
bon-genre , un bellâtre de lieutenant , le sieur Hippolyte Charles .On murmure que cet étrange paquet serait du dernier bien avec la citoyenne Bonaparte , et on a raison .
Le remède se révélera-t-il pire que le mal ?En tout cas , le 13 juin 1796, Napoléon , ivre de bonheur , ordonne que l'on prépare un palais à Milan , des fastes princiers , une cascade étourdissante de fleurs , un escadron de serviteurs ,afin de récompenser l'épouse rebelle de son exil provisoire .Et ,comme il est heureux , comme sa fougue guerrière renaît , il la délaisse deux jours après  pour tenter d'entrer dans Mantoue .Or le péril autrichien s'exacerba car le général Würmser rassembla ses troupes afin d'aider les assiégés .Napoléon fonça donc sur les forces majeures de Würmser , les défit et cerna à nouveau Mantoue où le général autrichien avait trouvé refuge .Ces péripéties freinérent-elles sa rage épistolaire ? En aucune façon ! les lettres filèrent à la vitesse des coursiers galopant sur l'étendue des plaines lombardes .Joséphine adorée fut l'étoile de Napoléon , celle qui scintillait dans les cieux de sa campagne .Il pardonne tout , il accepte tout , on croit lire la "Lettre de Saint Paul aux Corinthiens ".
Certains mots sont déchirants :
"Mille baisers aussi brûlants que tu es froide , amour sans borne et fidélité à toute épreuve ."
Napoléon est étreint par un doute affreux , ce lieutenant , ce sot ramené de Paris , serait-ce un amant ?
"Bon Dieu ! si tu ne conservais pour moi ton sentiment ...je n'ose pas achever , mon malheur serait sans égal.Cette seule idée me rend malade et triste .Si l'amour que tu as pour moi n'était pas unique, comme ton coeur n'était exclusif d'aucun autre sentiment, il n'y aurait que désert et vide sur terre ..."
Napoléon trace ces mots quand arrive le courrier de Milan .Quoi ! Pas de lettre ! d'un trait de plume , il forme ce voeu d'un égoïsme sublime , à la fois souhait de troubadour et menace voilée d'époux bafoué :
"Ah ! si je pouvais , tu sais bien , t'enfermer dans mon coeur. Je t'y mettrais en prison ; pour longtemps tu ne verrais le soleil ."
La campagne d'Italie assura la gloire du jeune général sans fortifier les sentiments de son épouse .
Pourtant , Joséphine inspira encore une multitude de lettres , et , en dépit des remous , des rivales , des pauses , des erreurs , du Consulat et de l'Empire , du divorce pour"un ventre "autrichien , elle fut jusqu'au bout de la vie , sans doute jusqu'au bord de la mort , l'amour unique de Napoléon .
D'ailleurs , une image célèbre montre l'empereur accueilli au Ciel par la belle créole lui tendant ses bras  aimants...
A bientôt pour d'autres belles lettres , d'autres belles amours ,
Lady Alix


vendredi 17 mars 2017

La solitude endiamantée d'une grande actrice italienne

"T'amore sempre" (Je t'aimerai toujours) , c'est le titre d'un film, hésitant entre tragédie antique et"Feux de l'amour" à l'américaine , et prisonnier du fleuve de l'oubli depuis 1943.
 Pourtant son interprète est , elle , toujours bien vivante dans la légende de Cineccittà .
La personnalité explosive , follement généreuse , débordante de passion irrésistible pour chaque jour prodigué par le Seigneur, de cette grande dame romaine que fut Anna  Magnani attire encore, comme le fer l'aimant, la sympathie d'admirateurs fervents .Ces cinéphiles qui  passent du rire aux larmes, et de la haine à l'amour pur, grâce à la magie de scénarios délicieusement naïfs ,lui rendent un éternel hommage .
Anna Magnani , volcan en ébullition , femme-épée , femme- ardente , rythma ses films  de pleurs , rires , gestes amples , chants langoureux et lamentations flamboyantes .Chaque titre scande un poème de douleur et d'amour , de richesse et de pauvreté , chaque histoire chatoie , brûle , épuise , enivre .
Au centre de ce système d'astres éternels flamboie  le soleil noir de l'actrice qui fut, plus qu'une star, une italienne dont le coeur chaud n'ignorait aucune détresse .
Anna Magnani sut forger son destin , tête haute face aux épreuves déchirantes , bouche close sur son enfance privée de la tendre protection d'un père . Buste droit et regard mordoré, panthère à l'allure de grande dame ,  elle en imposait à tous ,  y compris à ses détracteurs .
Certains avaient le mauvais goût d'ironiser sur ses traits plus énergiques que gracieux  ou  ses aimables rondeurs traditionnelles .Tous ces charmants inconvénients étaient rachetés par son tempérament de femme assez courageuse pour rire au nez de l'adversité et tordre le cou aux mauvaises fées .
Mais , quand on a fréquenté d'un peu trop près la misère ou la gêne , même si  l'on vient  par une farce du hasard de tourner avec un succès étonnant ""Abbasso la richezza !" (Au diable la richesse), l'envie vous saisit de savourer les fruits autrefois défendus .
Que fait-on si on est Romaine , nouvellement fortunée, et désireuse d'emporter une victoire définitive sur d'anciens malheurs ?
Eh bien , on hèle un taxi , ou son chauffeur , et on clame "10 , via dei Condotti !" Or, qu'est-ce que cette via dei Condotti ?
C'est , au bas des marches menant à la si altière église de la Trinité -des-Monts , une rue élégante vouée au luxe et surtout au bel artisanat depuis une bonne centaine d'années ,et le 10 de cette rue, c'est une boutique fondée par une famille , en particulier deux frères talentueux .
Un jardin de pierreries au nom grec métamorphosé en mythe romain : "Bulgari"!
L'entrée fracassante d'Anna électrise les passants , émeut les vendeurs au garde à vous, et bouleverse de surprise les habitués de la boutique .Quoi ? Elle ! La déesse des humbles , la madone des affligés , l'étoile du néo-réalisme ,l'incarnation de la femme du peuple accablée de maux innombrables , que diable vient-elle faire en cette galère empourprée de rubis birmans  curieusement accolés à des saphirs d'une eau profonde ?
Chez Bulgari , à la belle époque de Cineccittà (et avant), on ne craint rien :
ni l'hérésie poussant un joaillier inspiré à des acrobaties d'or et de platine , à une profusion de couleurs , ni les montures excessives , et pas davantage les rondeurs voluptueuses des pierres cascadant sur la peau de ces Italiennes qui , privilège de leur hardiesse  désinvolte , ne sombrent jamais dans le vulgaire .
Anna est l'image-même de cette élégance du "trop" ! allure inimitable , démesure charmante , rouge à lèvres sanglant passé à la hussarde , dents de louve , cheveux en crinière , boucles d'oreille cliquetantes , taille sanglée , tissus chatoyants , colliers entassés , bagues à damner une horde de fiancées ,c'est une Romaine face à l'univers interloqué ! les Italiennes étourdissent notre planète depuis les envolées de Cicéron et les "Bucoliques" de Virgile  ! et ce n'est certainement pas fini .
La dictature petite bourgeoise du minimalisme distillant un ennui mortel est inconnue sur la Péninsule.  L'héroïne de "l'Amore", l'amante  tempétueuse de Roberto Rossellini , assouvit sa boulimie de diamants et rubis sans états d'âme et sans complexes .
Oui , les pierres coûtent cher , très cher , mais elles lui vont si bien ! et de toute façon , elle se les offre toute seule .Aucun amant ou admirateur derrière ces achats compulsifs .On n'a aucun mal à se représenter la séquence théâtrale de sa première visite , peut-être en 1943, tenant en haleine vendeurs et directeurs de Bulgari :
La main ferme d'Anna saisit  les bijoux fabuleux , son regard tendre et dur , sombre et passionné, scintille ; une étrange gravité sculpte les traits si mobiles de l'actrice , la parole volubile doucement se calme ; le silence baignant les actes extraordinaires s'abat sur un écrin ouvert .
Une boîte rouge comme il se doit !
 Anna ne résiste pas : la voici, en dépit des restrictions dues à la guerre , accrochant à son poignet une série de gourmettes viriles ,maillons austères tissés de platine , chaînes cliquetantes sur lesquelles serpentent des ruisseaux de diamants .
Un bijou ? Un bouclier plutôt ! Ironie du destin , Anna Magnani vient juste de tourner un sublime navet :
"Le diamant mystérieux"  ! ce film raconte l'histoire touchante d'un brave homme accusé à tort d'avoir subtilisé les bijoux d'une star . Serait-ce cette intrigue  emberlificotée qui suscite chez Anna le caprice de capturer ces six parures de guerrier à son bras ? Ou la conviction que le destin, si longtemps revêche, penche enfin de son côté ? Gloire montante , la Romaine fantasque cède à la tentation en envoyant une averse de baisers aux joyaux éparpillés sur les velours des écrins . Elle le sait : ces trésors à peine sortis des ateliers , bientôt , alourdiront son coffret .
 Bulgari  n'attend guère en effet ...A la manière des stars américaines , les actrices italiennes fêtent le succès de leurs films à coup de pierreries .
La boutique de la via dei Condotti est une caverne merveilleuse où s'épanouissent les obsessions les plus secrètes , les élans les plus romanesques , les histoires d'amour de femmes-enfants cherchant à enfermer beauté fugace et adulation du moment dans l'éternité d'un diamant , l'orient ensorcelé d'une perle fine ou l'avril radieux d'une émeraude .
Gina Lollobrigida arbore parfois un diadème affirmant le présent lumineux d'une actrice adorée .
Mais sa parure de prédilection , celle qui s'accorde  avec son âme étrangement candide , resplendit de toute la joie d'un ciel sans nuages : broche de turquoises et boucles d'oreilles assorties . Bien plus qu'un bijou ,le baromètre d'un caractère résolument optimiste .
Sophia Loren , enfant triste soudain illuminée par le soleil du cinéma ,décide de s'armer de diamants qui épousent son décolleté mythique .Or , ce qui fait toute la différence avec notre époque vouée aux égéries des grands joailliers ,ces foudroyantes beautés portent la plupart du temps , lors des festivités  rendant hommage à leurs films ,des soirées mondaines réunissant la "crème brûlée" en vogue ,ou carrément chez elles , allongées au bord de leurs piscines au bras de leurs amants soumis , les  joyaux qu'elles ne doivent qu'à elles-mêmes.
La guerre est finie , on se permet l'extravagance  :" la vita è bella" !
Anna Magnani, triomphe dans "Rome ville ouverte" en 1945 , puis , c'est le déferlement glorieux de "l'Amore", et en 1951 "Bellissima" . Sacrée "meilleure actrice ", elle s'amuse à empiler les écrins rouges tendus d'un délicat velours pêche frappés du nom de Bulgari . Trésor de guerre ?
Quelle méchante idée !Anna aime la vie, les hommes , et les bijoux ! et ,quand elle aime , elle ne compte pas ! sa trouvaille la plus inouïe marque à jamais les amateurs de joaillerie extraordinaire .
Anna ose une pyramide endiamantée qui crache des étincelles à son petit doigt, comme si la pierre majeure prenait feu : la bague Trombino .
Enchâssée d'un caillou d'une pureté de torrent s'échappant des flancs d'un glacier à la fonte des neiges, cette création reflète l'âme cristalline de cette femme que nul ne brisera . Bijou éloquent , cette bague "Trombino" interdit la résignation , la défaite , le désespoir .
L'actrice en joue comme d'un anneau modeste , n'en tire nulle vanité , ne cherche à éveiller nulle sotte jalousie . Ce diamant de 25 carats hissé au sommet d'un aréopage de brillants , c'est une pierre à son image : insolente, rieuse , coeur incassable , âme indomptable, femme adorant la vie et voulant de toutes ses forces en savourer les instants éternels et rapides .
Cette bague , Anna la portera le soir  de 1958 où elle recevra le " David di Donatello" ,statuette façonnée d'or sur son socle taillé dans un bloc de malachite  malachite , récompense de la maison Bulgari destinée à honorer le fleuron du cinéma Italien (jusqu'en 1960 ).
Droite et fière ,le regard pareil à une épée , le volcan Magnani protège de ses deux mains jointes ce trophée qui l'élève au rang de meilleure actrice pour le film bouleversant , absurde et attachant de George Cukor :"Car sauvage est le vent " (Wild is the wind).
Une histoire ciselée pour la femme au caractère entier qu'est Anna .Un jeu de l'amour et de ses trompeurs reflets , un conte cruel qui s'achève par une incroyable seconde chance . Rythmant l'amour perdu , l'amour bafoué ,l' amour interdit , l'amour retrouvé , ce film aurait-il encore le don de fasciner les foules ?Anthony Quinn , fermier englouti au fin fond du Nevada , veuf inconsolable obsédé par sa manie de modeler sa seconde épouse et belle-soeur , à l'image de sa première femme , macho brutal livré à ses mauvais instincts puis capable de pardon , ne manque pas de panache viril ! Il  étourdit les spectatrices romantiques autant que dans "Les canons de Navarone" (Souvenez-vous de la scène où le héros buriné rougit comme un adolescent en entendant la divine Irène Papas lui déclarer sans ambages : "Colonel, vous me plaisez "!).
Anna Magnani en épouse tentée par un jeune berger , fils adoptif de son goujat d'époux , emporte avec franchise un rôle franchement impossible ...Sans l'opposition entre ces deux êtres flamboyants , rudes et tendres , superbes et humains ,ce film aurait chaviré aussitôt tourné !
Toutefois , Anna s'appuie sur la bonne étoile de sa fameuse bague "Trombino" . Elle a osé détourner de sa vocation originelle  ce joyau qu'offrit en 1932 son créateur , Giorgio Bulgari  à sa fiancée , Leonide Gulienetti . il est vrai que le diamant ne pesait qu'une douzaine de carats ...Une misère pour la "Bellissima" Magnani qui obtint une pierre bien plus remarquable ! une manière d'envoyer valser ses amours déçues ?
A son petit doigt , ce bijou mythique de Bulgari devint l'étendard de la solitude triomphante ...Peut-être dans le secret de son coeur , Anna aurait-elle préféré un humble brillant donné avec tout l'amour du monde ...Personne ne le saura jamais .
Tant que la passion hantera notre planète bleue ,tant que l'on trouvera une poignée de gens qui s'aiment , ou qui se sont aimés , tant que" Quelqu'un m'a dit ", la chanson  adorable de cette égérie gracieuse du joaillier italien qu'est Carla Bruni ,sera fredonnée sur le fil des sentiments prêts à renaître à l'aube des nouveaux printemps, alors , Anna Magnani , diamants ou non, Bulgari ou rien , resplendira en compagnie de Roberto Rossellini ,au firmament des amants qui s'aiment peut-être encore .

A bientôt,

Lady Alix

Bague "Trombino" d'Anna Magnani: un mythe de la joaillerie

                                                                                            Château de St Michel de Lanès

                                                                                           Cabinet St Michel Immobilier CSMI

vendredi 10 mars 2017

Les turquoises impériales de la princesse Catherine Dolgorouki

Vers 1939 ,un fantastique mélodrame, agréablement ravivé d'histoire de la Russie ,tira des torrents de larmes aux femmes sensibles tout en suscitant une pointe d'agacement chez les esprits ironiques .
Ce fut l'oeuvre d'une princesse roumaine , Marthe Bibesco , souveraine détrônée d'un immense domaine dans son pays , combattant plume à la main pour sa survie alimentaire et s'évertuant à recréer les prestiges d'un univers qu'elle n'avait cessé de côtoyer .
Ce récit présentait le mérite de ne jamais sombrer corps et coeurs dans les fades vertiges de la commune vulgarité .Qualifié de confiserie littéraire par les jaloux incapables de croire en d'anciennes passions , il garde encore un charme doux-amer qui le sauve du ridicule et provoque même une empathie prenante avec ses héros aussi inventés que véridiques .
L'auteur a nourri  de ses affolements amoureux envers le prince héritier de Prusse et de sa jeunesse fastueuse, sous le soleil couchant de " l' Europe des rois", la trame de ce conte hésitant entre friandises et tragédie antique .
Personnage énigmatique  malgré l'imagination débordante de sa princière biographe,"Katia", princesse au sang aussi bleu que le Tsar Alexandre II , son amant et son époux de l'ombre semble lire entre les lignes et se moquer de toute son impertinence d'éternelle rebelle de ces chapitres découpés en dialogues tendres ou acides .
Vraie ou fausse biographie ? finalement , c'est la princesse Bibesco, ancienne égérie des grands de la vieille-Europe, qui se livre sans s'en douter au hasard des péripéties . Et le jeu de miroirs en devient passionnant  .
Mais , qui fut véritablement cette Katia , que les biographes d'Alexandre II, Hélène Carrère d'Encausse et Henri Troyat  dépeignent à la fois comme une égocentrique capricieuse et une amante dévouée corps et âme à son unique amour ?
Quel fut vers 1860 le fil d'Ariane aboutissant à la liaison dangereuse attachant un Tsar quadragénaire à  la plus dissipée des élèves du vertueux institut Smolny ?
Cette pension abritait les jeunes filles de l'aristocratie russe que des frères ou pères aux faiblesses dispendieuses ,(souvent jouets d'escrocs profitant de leur naïve désinvolture et de leur dédain de tout pragmatisme bourgeois), avaient démunies des ressources familiales . Au sein de ce refuge que  protégeait alors l'Impératrice Maria Alexandrovna, frêle et malade épouse  d'Alexandre II, une orpheline farouche Catherine Dolgorouki  douée d'une vivacité extraordinaire s'inventait le plus absurde des romans .
Des grimoires poussiéreux ont farci sa tête vite échauffée de cruelles péripéties familiales .N'arbore-t-elle à la manière d'un oriflamme ce nom qui fut celui de la fiancée d'un Tsar en 1729 ? La première Catherine Dolgorouki que Pierre II fort amoureux para de turquoises, arrachées aux montagnes de Perse, afin d'exalter ses yeux à la rare nuance bleu ciel.
 A peine âgée d'une quinzaine d'années,la nouvelle Catherine ressasse une dévorante obsession :
séduire le Tsar à l'instar de sa tante lointaine ! venger ainsi le sort effroyable  d'Ivan, frère de l'infortunée Catherine, que la mort précoce du jeune Tsar , son ami intime , projeta dans l'horreur des règlements de compte d'une barbarie inconcevable . Les Dolgorouki hissés sur les cimes de la Russie devaient sombrer  pour renaître .
Ce beau et célèbre patronyme  désigne une haute et turbulente lignée de seigneurs descendant du légendaire Rurik, guerrier scandinave dont le nom créa la Russie.
Cavaliers farouches , têtes brûlées , et sirènes envoûtantes , voilà comment Catherine déroule l'épopée de sa famille . elle n'a pas tellement tort ...
d'ailleurs , au début de son règne , le Tsar Alexandre II faillit manquer à ses devoirs de jeune époux en éprouvant une attirance d'une violence irrésistible envers une cousine de Catherine, la princesse Alexandra Serguievna Dolgorouki . Affolée face à cette soudaine passion , alarmée à la perspective de s'attirer l'amer ressentiment de l'Impératrice ,  soumise aux nobles convenances de son entourage proche , la trop sublime jeune personne se précipita dans un mariage de raison  comme on se jette au fond d'un puits .
Catherine connaît cette triste romance et s'est juré que nul être au monde ne déciderait de sa vie à sa place . Si elle est aimée du Tsar , rien , morale , religion , peur , vindicte courtisane ou mépris populaire , ni personne , puissant ou misérable , ne les séparera .
Or , justement , la venue du Tsar un après-midi de décembre , déclenche l'ivresse collective du contingent de jeunes personnes de Smolny .L'empereur vient remplacer son épouse souffrante , il n'en faut pas plus pour que cette visite de courtoisie ne tourne les têtes et ne délie les langues .Seule Catherine garde un étrange silence . Le Tsar ! eh bien qu'il vienne et il verra ! l'impulsive Catherine saura lui rappeler d'où elle vient , elle ,et aussi qu'ils sont tous deux de vieilles connaissances .
 Comment le Tsar ne se souviendrait-il de cette journée d'août 1857  qui vit l'homme le plus puissant de la Russie reçu d'égal à égal par une petite fille, à la place de toute sa famille grippée ?
Cet épisode laisse perplexe , mais la princesse Bibesco le narre avec une si plaisante conviction  que l'on veut bien y ajouter foi .D'ailleurs , la description de l'imposant domaine de Tieplovka, ancienne propriété des Dolgorouki , s'inspire de son mini-royaume de Mogosoëa en Roumanie .
 Cet énorme palais entouré de forêts profondes , fut le cadeau du prince Georges Bibesco à son épouse  afin de la consoler de ses souffrances d'amante abandonnée par un autre prince , français celui-là ... A l'instar de Catherine Dolgorouki , Marthe Bibesco,  se résigna à quitter son fief ainsi que celui ancestral de Posada lors de la déclaration de guerre de la France et l'Angleterre à l'Allemagne en 1939. Au moment où elle invente la trame de "Katia" , la princesse roule le désarroi des exilés dans son coeur .
Elle remonte le temps , renoue avec l'adolescente qu'elle fut vers 1895, à Biarritz, à cette époque brillante où  la reine Nathalie de Serbie , sa tante ,lui prodiguait son affection .
Volontaire, impétueuse , d'une extrême sensibilité ,Marthe Lahovary , future princesse Bibesco, avait sans doute la même fureur de vivre que celle habitant Catherine Dolgorouki . Pour l'auteur , se glisser dans le coeur de son sujet de biographie romancée signifie vaincre le fouet du temps .
Nous voici à la veille de Noël , peut-être en 1860, peut-être un peu plus tard . La très jeune Catherine Dolgorouki  monte son plan . De toute façon , le destin est de son côté .Elle a l'intuition de quelque événement échappant à la commune mesure .
Quelque aventure qui fera d'elle un personnage de légende . Les heures qui viennent lui donnent raison : contre toute attente , c'est elle , dernière en conduite , que le Tsar choisit pour la traditionnelle promenade en traîneau .Le périple se prolonge jusqu'au golfe de Finlande , le Tsar s'amuse , Catherine tombe amoureuse , quoi de plus naturel de la part d'une gamine serrée contre un souverain dont le vent agite les impressionnantes moustaches ? Tout cela tient du charmant vaudeville , en France , cela serait vite oublié .Or , nous sommes en Russie, pays  des passions torrides dans un climat glacé ,des comportements extravagants , des idylles absurdes .
Le Tsar se soucie soudain des héritiers Dolgorouki , grande famille injustement déchue et les  comble de bienfaits sur sa cassette personnelle .
Sa Majesté Impériale marie  ainsi le fils aîné , prince Michel Dolgorouki , à une aristocrate Napolitaine, une marquise au tempérament flamboyant , Louise Vulcano de Cercemaggiore , et prend la douce habitude de se reposer dans ce très avenant foyer conjugal des rigueurs de sa charge et des pesanteurs du protocole .
Tout Saint-Pétersbourg crie au scandale .Le Tsar conte fleurette à cette fille de feu  aux formes arrondies ! une amante tombée du Vésuve ! Sa Majesté  va-t-elle se consumer  chez les Dolgorouki ?
Les langues acérées se trompent : l'objet des assiduités du Tsar , ce n'est certainement pas la plaisante princesse Michel Dolgorouki , méditerranéenne , ignorant les usages de la Cour et offrant sa tasse de thé à un Tsar comme si de rien n'était .En dépit de son regard de velours italien, l'empereur ne rend à son indéniable beauté qu'un hommage élémentaire .
L'unique jeune déesse qui le tient presque captif en ce logis modeste , c'est bien sûr la soeur cadette du maître de maison , l'insupportable Katia qui le taquine , le rudoie , lui montre les tours appris à son carlin .Une "Gigi" à la mode Russe ? Une innocente guignée par un séducteur ? Ou une vraie histoire entre deux héros désarmants d'idéalisme ? Le Tsar ,dont la vie est menacée chaque jour par les groupuscules révolutionnaires, frôle la mort sans sourciller car il a trouvé un sens à son métier impérial .
Cette étourdie de Katia , élevée selon les préceptes des philosophes français , essaie de lui démontrer les avantages  d'une constitution ...le Tsar sourit et rêve.. d'autre chose !
La chair est faible , le Tsar n'est pas un élève  que l'on mène à la baguette .Les idées politiques sont reléguées pour le moment. On agite ces mots sacrés qui font frissonner de bonheur la jolie Napolitaine et mourir d'ennui la sauvage Katia :  présentation à la cour , bal , bijoux , révérences à l'impératrice et au Tsar qui fera l'étonné .
Puis ...le Tsar n'ose évoquer l'alcôve et les rendez-vous furtifs .Tout le monde comprend sauf l'ingénue Catherine . Feignant de se préoccuper de détails beaucoup moins embarrassants , la princesse Louisa pleure et se désole  : les bijoux historiques de cette branche appauvrie de la plus illustre famille de Russie sont entre les mains des prêteurs sur gage .Les deux princesses infortunées ne peuvent paraître à la cour dépouillées du moindre cabochon. Leur incomparable beauté n'en éclaterait sans doute que davantage aux yeux des assistants subjugués, mais , tout de même , quel calvaire ! quelle injustice !  à un bal , on a le devoir de briller ,c'est une simple question de savoir-vivre . L'intrépide Napolitaine supplie son époux de circonvenir le Tsar .
 Qu'importe attentats , abolition du servage ,réformes diverses , troubles populaires , qu'importe l'avenir de la Russie , Louise Vulcano s'étouffe de honte, pourquoi a -elle épousé un prince ruiné ? Qu'importe son titre de nouvelle princesse, les pierres des Dolgorouki hantent jour et nuit la belle exilée pleurant sous les rigueurs de l'hiver Russe .
Le Tsar n'avait songé à ce détail ! Sa charmante protégée ne saurait s'effondrer aux pieds de l'Impératrice ,et surtout affronter la masse hostile des courtisans et hauts dignitaires , armée de sa seule blancheur d'ivoire et couronnée de son humble tresse à la mode des paysannes russes, et du plus clair châtain .
Convoquant les infâmes prêteurs , il prend alors une décision lourde de sens , le choix des joyaux lui est imposé par l'histoire .La parure de Katia ressuscitera un serment aboli par la mort ,ranimera la ferveur des premières fiançailles d'un Tsar et d'une Dolgorouki .
Encore mieux , ces bijoux  symboliseront  sa Foi en cet amour qui lui a métamorphosé un homme rétréci face à sa maturité en impulsif jeune lieutenant .
Catherine ou Katia partage peut-être l'amour des hommes de pouvoir et des châteaux évoquant les musées de province avec sa biographe . Sur un point , il faut l'avouer, les deux princesses ne se rejoignent pas . Marhe Bibesco raffole des joyaux et n'a craint, durant les soirées prestigieuses de sa jeunesse endiamantée, de susciter admiration et jalousie en laissant couler des fleuves d'émeraudes d'une grosseur sans pareille sur ses robes extravagantes .
Catherine ou Katia , comme on voudra , se moque éperdument de ces coûteuses bagatelles . Sa jeunesse de jeune fille de la noblesse ruinée n'a crée aucune frustration de cet ordre . Un collier ?
Pourquoi diable ? cela  ne ferait qu'alourdir inutilement son cou fragile quand elle tournoiera , légère , heureuse , étourdie dans l'ampleur de sa crinoline bleue turquoise , sa nuance favorite .Son bonheur , son souhait d'enfant amoureuse , ce serait de danser la mazurka en ce féerique palais d'hiver, avec le Tsar , au moins une fois !
en tout cas , menace-t-elle l'autocrate abasourdi , si lui , il n'ose descendre de son auguste trône , eh bien , elle dansera avec son chien !
Le Tsar riposte en envoyant à sa naïve conquête un diadème russe , le fameux Kokochnik, et un collier , tous deux pavés de cabochons énormes évoquant une Russie aux prestiges séculaires. Ces joyaux constellés de perles fines à l'éclat rosé et de turquoises au bleu infiniment pur  annoncent la plus émouvante des légendes .
Arraché à la griffe cupide des usuriers , c'est le présent du Tsar Pierre II à la première Catherine Dolgorouki qui fait se pâmer de jalousie la princesse Louise et rougir d'exquise confusion sa petite belle-soeur .Tout de même , la Napolitaine reçoit un "lot de consolation" : la parure de diamants collectionnés par les ancêtres de son époux ! elle accepte donc la sinécure de présenter  en grandes pompes sa fougueuse belle-soeur à l'impératrice , future épouse bafouée ...
Consacrée par cette averse de turquoises célestes  favorite du Tsar ,voici Catherine , frissonnante et altière , présentée au palais d'Hiver à une cour sur laquelle jamais elle ne régnera .
Les turquoises ont eu beau resplendir d'un éclat de ciel d'été , Katia ne sera qu'une maîtresse reléguée dans le secret d'un appartement doré . elle gouverne le second foyer du Tsar , celui où l'autocrate respire et se confie librement .Katia ne joue aucun rôle , mais elle est indispensable . Au bout de quinze années ,la mort de la Tsarine lui donnera le titre rapide d'épouse morganatique d'un Tsar assassiné quelques mois après un mariage discret .
Conseillère de l'ombre , amante recluse , mère de trois enfants reconnus et titrés princes Yourieski , hommage de leur père à cet ancêtre fabuleux , Yourik ou Rurik , l'assembleur des terres Russes , Katia vécut entre abnégation et crises de colère , amante exclusive , aimée et adorée avec fièvre et acharnement par un Tsar lui écrivant des milliers de lettres  exaltant ses sentiments invariables .
Que gagna-t-elle  au prix d'une liaison nourrie d'amour pur et de renoncement librement consenti ? Les fameuses turquoises , gage d'un attachement insensé , lui portèrent-elles bonheur ou malheur ?
Si on élève  la passion amoureuse au dessus de tout en ce monde et dans l'autre  , la réponse est oui !
 si on croit qu'aimer de façon absolue n'amène que vide et cendres , la réponse est non .
En exil à Nice jusqu'à sa mort , en 1922 , dés les premiers jours suivant l'assassinat d'Alexandre II ( le premier mars 1881), Katia ne se consola qu'en éduquant ses enfants de manière à ce qu'ils ne dérogent à leur père .
Les bijoux continuèrent à l'ennuyer . Paris la vit acheter , peut-être afin d'en parer ses filles Olga et Catherine ,quelques rangs de perles .
 Mais aucun joyau n'égala le diadème de turquoises et la draperie de perles qui firent  d'une timide princesse de dix sept ans l'incarnation touchante du printemps  d'un Tsar.
Un jour , qui sait , ces perles et ces pierres couleur de nuage et de ciel d'été renaîtront-elles des gouffres du passé ...
A bientôt !
Lady Alix

Princesse Catherine Dolgorouki

                                                                                            Château de St Michel de Lanès

                                                                                           Cabinet St Michel Immobilier CSMI

jeudi 2 mars 2017

La bague de fiançailles de Scarlett O'Hara ou l'art de faire un mauvais choix

La bague de fiançailles , accessoire serti de romantisme chevaleresque par excellence , anime chimères , voeux énamourés et grands frissons depuis que Dieu créa la femme .
Chaque époque eut ses coutumes , étranges ou rutilantes , mais le lien amoureux persista , d'âge en âge , à résister aux barbares par la grâce de cet anneau touchant un nerf qui , selon les traditions ,va droit au coeur .
Surtout ne pas se tromper de doigt ! ni de main ! si la bague modeste ou inouïe n'encercle le quatrième doigt de la main gauche  , les catastrophes de fondre , les malédictions de pleuvoir en trombes ...
Avant le mariage , les jeunes filles  doivent craindre les pires farces du destin si elles dérogent à la  loi sacrée : aucune bague de valeur et surtout pas à la place de la toute puissante bague de fiançailles . Cet anneau dit tout : il s'arbore à l'instar d'une déclaration solide , d'un engagement absolu .
 Ainsi les Romains, pleins de bon sens , préconisaient le fer ,dénué de la plus insignifiante pierre , une façon de promulguer le prosaïsme d'un mariage voué aux vertus civiques plus qu'à la passion échevelée . Qu'on se rassure : les patriciennes  ( si l'époux accédait au moins à l'ordre Equestre), afin d'affirmer leur enviable statut de noble et importante matrone , juchaient sur leur front de précieux diadèmes . Une consolation partagée avec une foule de babioles en turquoise , péridot , lapis , cornaline ou émeraude ,venues d'Orient et envahissant les foyers par l'ingéniosité des marchandes itinérantes , fléau des époux et fiancés .
Or , qu'importe ces colifichets flatteurs, colliers ,bracelets ,boucles d'oreilles , face à la foi en l'autre illustrée par le seul anneau ? Les siècles s'évaporent, l'éloquence brillante de la bague s'exacerbe en étincelant dans tous les rêves des amoureuses.
 Heureusement on est bien loin du rude métal de la bague des noces romaines !
 D'ailleurs , l'antiquité avait d'autres goûts , les belles Grecques ,déterminées à endosser le rôle de maîtresse de maison et d'épouse respectable, attendaient  un plus charmant gage de la part d'Aphrodite ; souvent une pierre bleue évoquant la naissance au sein des flots de la méditerranée de cette déesse qui, par étourderie, épousa le rude dieu forgeron Héphaïtos (peut-être pas un exemple à suivre !).
Au royaume de France , au coeur du Moyen-Âge, dédaignant les anneaux de fil d'or ciselé des chevaliers à leurs dames , c'est un futur Saint et un héroïque chevalier qui offre avec sa couronne une bague en émeraude à sa fiancée bientôt reine, la douce Marguerite de Provence .
Saint-Louis instaure ainsi la sempiternelle obligation du caillou conjugal .
La pierre verte ,béryl fragile dont les princesse égyptiennes faisaient un cas extrême ,attire toujours les aventuriers du mariage  dédaignant les sages avis de ceux qui mettent le diamant eau plus haut du firmament amoureux .
Cette pierre adamantine (adamas en grec ancien signifie indomptable ou incassable ) , transparente au point de ne rien exprimer fortifierait-elle les sentiments parfois volages ou rebelles ?
 C'est vite dit !
Le diamant n'est certainement pas le gage d'une union exquise . Et , il serait même bon de s'en méfier si l'on songe aux malentendus épouvantables qui secouèrent certains époux noces étoilant l'histoire littéraire .
A commencer par une figure adorée de l'ensemble de la planète depuis sa création en 1936 :
l'impétueuse femme-enfant cavalcadant,aux temps troublés de la guerre de Sécession américaine , entre son rouge domaine de Tara et la ville neuve d'Atlanta ; la divine aux yeux" verts petits -pois"et aux sourcils noirs, la  coquette irascible , l'amoureuse incontrôlable, l'héroïne passionnée de vie "d'Autant en emporte le vent " : la tenace et singulièrement charmante Scarlett O'Hara .
"Autant en emporte le vent " est un étrange récit  de massacres et de désolation , échappant au mélodrame par une description détaillée des épisodes douloureux de cette guerre fracturant de façon irrémédiable Nord et Sud de la jeune Amérique .Pourtant , la majorité des lecteurs (ou spectateurs du film le plus fastueux du monde) ne retiennent que l'inexplicable et absurde histoire du rendez-vous manqué entre deux amants qui jamais ne se comprirent .
L'égoïste et goujat Rhett Butler , gentilhomme Sudiste se faisant un malin plaisir de déroger aux traditions de son monde , nous plonge toutefois dans une perplexité amusée à l'issue d'une scène fort torride  pour les temps victoriens .
Scarlett est veuve d'un second époux aussi insignifiant que fut le premier .Mais , bizarrement , les remords l'assaillent , serait-ce sa faute si le malingre Frank Kennedy est allé venger l'honneur de sa femme en tendant une embuscade à ses agresseurs en compagnie des autres membres du tout nouveau Ku Klux Klan ? L'esprit embrumé par le cognac , empanachée de noir exquis , la ravissante veuve affole les désirs de ce séducteur impénitent de Rhett venu lui présenter de très convenables condoléances .
Une demande en mariage ranime l'évanescente Scarlett ,perdue de volupté sous l'averse de baisers de cet consolateur singulier , homme d'action certain d'obtenir ce qui lui plaît . L'insolite demande est acceptée , pourquoi ?
Scarlett en réalité n'en sait rien ! elle est incapable de résister , voilà tout .Et , c'est au beau milieu de ce déferlement sensuel que l'infernal Rhett , comme s'il avait affaire à une fiancée innocente au front rougissant , propose une bague !
Pour le coup, Scarlett est tout à fait guérie de ses regrets endeuillés !
Son ébranlement moral s'évanouit en cédant le pas à un sens-pratique aussi peu romanesque que la déclaration officielle du butor prétendant affirmant qu'il l'épouse car il ne l'aime pas . Sa franchise ne laisse aucun doute :
" Je n'ai pas plus d'amour pour vous que vous n'en avez pour moi , et si jamais je vous aimais , vous seriez la dernière personne à qui je le dirais ."
Scarlett n'en perd guère son appétit envers les belles pierres .A défaut d'amour pur ,elle aura un diamant de la plus belle eau . Et naturellement une pierre imposante , sinon, l'effet rayonnant sur sa main ,à peine guérie des ravages de son travail aux champs  pendant la guerre ,sera manquée !
Aussi ne craint-elle d'indiquer son choix même s'il risque de choquer Rhett encore assez sensible au bon goût . A l'interrogation finalement généreuse du brutal fiancé :
"Quel genre de bague aimeriez-vous  ?"
  Scarlett rentre ses griffes et rétorque d'une voix veloutée de convoitise :
"Oh ! un diamant...surtout , Rhett, ne manquez pas de m'en acheter un gros ."
Rhett s'esclaffe , un gros diamant , quoi de plus provoquant ! quelle faute diplomatique quand les gens du Sud  souffrent de façon effroyable après la défaite ! tant pis pour Scarlett , puisqu'elle tient à faire mourir d'envie ses amies ruinées par la guerre , il veut bien accéder à son désir enfantin .Mais , ce sera à elle d'oser éblouir leur cercle d'aristocrates misérables du luxe insoutenable de son  nouveau trophée .
Pourtant , Scarlett n'a pas si mal choisi : le diamant ne reflète-t-il l'amour fidèle ? Si Rhett avait su lire le langage des pierres , il en aurait été fort rasséréné ! le diamant est de toute manière la pierre des fiançailles bourgeoises .De nos jours , son prestige règne en maître. Les jeunes fiancées américaines ne jurent que par sa limpide froideur .
 Pour un esprit pragmatique d'ailleurs ,le diamant ne reste-t-il une valeur parfaitement établie ? un "combien m'aimes-tu "? Ses quatre critères , carat (poids), cut (taille),colour et clarity (pureté) scandent les rêves des âmes les moins douées de liberté dans l'art d'inventer leur vie sans se soucier de l'opinion d'autrui .
L'impétueuse Scarlett nous déçoit !cette rebelle se plie aux usages victoriens en donnant la préférence au classique des classiques .Quel dommage ,une émeraude au" jardin" secret , un grenat vert- printemps , un péridot à la teinte d'herbe en été , une tourmaline vert- forêt auraient exalté son regard et fait chanter sa peau laiteuse .
Rhett ,dans un élan désespéré ,tente d'adoucir sa trouvaille , une pierre pesant un bon poids de carats. Inventif , l'aventurier sudiste s'efforce de transformer en grosse marguerite  l'inestimable diamant de  enlevé à la convoitise d'un prince indien ou d'un duc anglais dans une joaillerie de Londres aussi feutrée qu'une ambassade Suisse .Voici la pierre arrogante soudain encerclée  d'une épaisse guirlande de radieuses émeraudes , hélas ! trop c'est trop .
Ce prodigieux bijou illustre la vanité de sa propriétaire et non la passion soigneusement cachée du futur époux. Scarlett aurait dû s'évanouir de bonheur quand Rhett a glissé le fatal joyau à son annulaire , au contraire ,elle se pâme d'horreur :
"En vérité ,la bague que Rhett rapporta d'Angleterre était fort grosse ,si grosse que Scarlett fut gênée de la porter .Elle aimait les bijoux coûteux et tape-à-l'oeil, mais elle éprouvait la sensation désagréable que tout le monde pensait , non sans raison , que la bague était vulgaire .Elle lui recouvrait entièrement la première phalange de l'annulaire et donnait l'impression d'entraîner la main par son poids ."
Scarlett a-t-elle eu la présence d'esprit ,à l'instant où Rhett ironique lui essaya sa création scintillante , de plier vivement son quatrième doigt de la main gauche ?
Ce preste mouvement visait à arrêter la bague à la dernière phalange afin de s'assurer d'être la reine incontestée du nouveau foyer ! et non l'épouse soumise à son maître ...Nos arrières- arrières-grands-mères annonçaient déjà un féminisme distingué .
Quant à la malheureuse Scarlett, sa bague  ne lui portera guère bonheur .Incapable de déchiffrer cette vivante énigme que sera jusqu'au bout l'impavide Rhett , la belle entêtée accumulera les signes d'une fortune extérieure aussi évidente que la valeur des pierres offertes par son bizarre mari .Le mariage sera un naufrage et l'exil intérieur des deux époux une triste réalité .
Peut-être l'offrande d'un bijou raffiné avouant un tendre lien aurait-il aidé Scarlett , femme au caractère impatient ,à deviner la profondeur tragique de l'amour que n'osait lui révéler le torturé Rhett. Ce dernier eut sa part dans ce désastre conjugal : ne retint-il  les élans de Scarlet lors de sa déclaration à la hussarde en lui affirmant d'un ton définitif :
"Que Dieu vienne en aide au malheureux qui vous aimera pour de bon .
Si jamais un tel homme existe , vous lui broierez le coeur ..."
Ainsi , sa fastueuse bague lui égratignant le doigt , la dureté au coeur , Scarlett abandonnant l'espoir d'être aimée de son époux prolongea sottement ses nostalgiques émois d'adolescente envers le fade et lâche Ashley Wilkes .
Si seulement Rhett  avait orné la main de Scarlett d'un rubis s'accordant avec son prénom  flamboyant,sa passion ,enfermée comme un honteux secret, se serait enfin frayée un chemin étincelant vers le coeur de cette fiancée étonnée et ravie .
On se détourne souvent des pierres rouges, pourtant nulles autres gemmes n'embrasent mieux l'intensité d'un amour naissant , fidèle ou ressuscité ...
Ou encore , si un saphir à la robe de soie s'était étoilé au doigt de l'audacieuse Scarlett ,il aurait corrigé par sa magie discrète les désirs excessifs , la fougue lassante , la courte-vue de l'héroïne sudiste .Attendrie , guidée par l'éclat bleu de cette gemme soyeuse, bleu nuit ou azur céleste , Scarlett aurait pris la peine d'écouter Rhett , de le deviner en déployant une finesse inattendue .
Qui sait ? Le dénouement "D'Autant en emporte le vent " ne tenait peut-être qu'au choix d'une bague de fiançailles !
Tous les joailliers de la terre se réjouiraient de sertir la seconde bague , celle que l'on pressent en dépit des funestes paroles de Rhett reniant son amour à la fin du roman .
Ces mots  navrent l'âme , mais ils sonnent faux .
Scarlett , cette fois , en a l'intuition . Surtout ,cette sudiste est une guerrière , le mot de la fin , c'est elle qui l'écriera à la pointe de son regard vert .
Et une fois Rhett revenu à elle ,car , elle le sait , dusse-t-elle attendre le bout de la vie ,il lui reviendra, il lui devra bien une seconde bague , juste pour marquer d'une pierre ce retour de flammes .
Pourquoi ne pas s'amuser à parier qu'un "toi et moi" serti à une époque où le bijou du sentiment prenait le pas sur la valeur des ornements, anneau rehaussé de deux pierres jumelles, bague mille fois plus efficace qu'un touchant discours,bague réservée aux amants incorrigibles , mériterait d'unir ces deux êtres semblables d'opiniâtreté et de passion irréfragable de la vie ?
"Avec l'énergie de ceux de sa race , qui ne s'avouent jamais vaincus, même lorsque la défaite les regarde en face , Scarlett releva le menton .elle ramènerait Rhett à elle . Elle savait qu'elle y parviendrait ."
On le lui souhaite de tout notre coeur !
Les pierres attisent le feu de l'espoir au sein du désespoir , prières facettées , poèmes arrachées aux entrailles de la terre ,symboles d'étranges chimères  ou de lumineuses unions, elles réconfortent , soignent( les pierres roses excellent à calmer les douleurs des âmes endeuillées), ou raniment les braises couvant dans le foyer de nos amours ...
Choisir la pierre idéale afin de déclarer son tendre ou brûlant attachement tient de l'acrobatie sentimentale ! Mais , quand on aime , on ne se trompe jamais ! Rubis insufflant force et courage , topaze fauve pour femmes -panthères , tourmaline céladon naïve et insolente comme un modèle de Fragonard ,turquoise d'Iran digne de ceindre le front des princesses de Babylone, grenat orange vif cueilli dans les déserts africains, aurore translucide d'un saphir rose fleurissant sous la jungle Cinghalaise , l'amour se vêt comme il veut .
En hommage au tempérament résolu de Scarlett , ce poème de Robert Desnos dont la Foi transfigure nos fatalismes faciles :
"Agé de cent mille ans , j'aurais encore la force
De t'attendre , ô demain pressenti par l'espoir.
Le temps , vieillard souffrant de multiples entorses ,
Peut gémir : le matin est neuf , neuf est le soir .

Mais depuis trop de mois nous vivons à la veille , nous gardons la lumière et le feu ,
nous parlons à voix basse et nous tendons l'oreille
A maint bruit vite éteint et perdu comme au jeu .

Or du fond de la nuit , nous témoignons encore
De la splendeur du jour et de tous ses présents.
Si nous ne dormons pas c'est pour guetter l'aurore
Qui prouvera qu'enfin nous vivons au présent ."

En ce début de printemps , cueillez" les roses de la vie" , les pierres de votre imagination , et l'espoir vert comme l'herbe nouvelle ,
à bientôt ,
Lady Alix
Une bague de 1750 qui aurait porté bonheur à Scarlett et à Rhett 

                                                                                            Château de St Michel de Lanès

                                                                                           Cabinet St Michel Immobilier CSMI

vendredi 24 février 2017

La leçon de pierres précieuses d'une incorrigible croqueuse de diamants

Les histoires d'amour chez la pulpeuse ,voluptueuse et gourmande Gabrielle-Sidonie Colette sont happées fort souvent par les griffes de la triste fatalité .
Grâce au ciel ,au sein de l'oeuvre ondoyante de cet écrivain de chair et de coeur, un récit libère ses héros des infortunes sentimentales en parant l'ancien Paris de la verdeur d'un éternel avril .
Léger , parfumé , dansant , le minuscule roman de l'aimable "Gigi" ranime l'adolescente gracieuse empêtrée dans ses trop longs cheveux que fut la sulfureuse Colette avant son mariage précoce avec un journaliste barbu aux moeurs assez désinvoltes : le terrible Willy ,alias Henry Gauthier-Villars.
Comédie chatoyante de joie parisienne ou drame annoncé ?
"Gigi" , en dépit des bouderies mutines de  Leslie Caron qui , en 1958, prêta à son exquise héroïne son minois attendrissant dans la célèbre comédie musicale de Vincente Minnelli, se pare de délicate mélancolie et d'indéniable profondeur .Oscillant entre la leçon de savoir-vivre et la résignation élégante , l'irritante et irrésistible Tante Alicia ,courtisane fort peu repentie ,nimbe les ruines de sa beauté légendaire d'un éclat factice qui ne trompe qu'elle-même .
Au soir de ses passions endiamantées , cette piquante demi-mondaine, retirée de la séduction comme d'autres des affaires ,envisage soudain un horizon aussi bleu que celui de la Baie des Anges, un avenir  touché de la grâce de sa nièce de quinze jolis printemps .Cette gamine ,pareille à un "ange raide ", l'ignore mais elle plait !
 Plaire ! voilà le destin des cocottes , courtisanes , hétaïres grand-genre ,fleurissant de toutes leurs senteurs capiteuses dans les parcs bien-tenus de la Belle-Epoque .
Plaire ! toutes les femmes s'acharnent à plaire en ces temps reculés où la conquête sociale passait par celle de l'homme riche , sinon aisé , en tout cas respectable .Les pires traquenards étaient de bonne guerre dans cette chasse au beau parti .Un seul mot d'ordre : éviter à une jeune fille la cruelle défaite du célibat , avilissement par excellence , puits infernal guettant les malheureuses privées de ce passeport indispensable pour le départ vers le pays du mariage :  une belle dot assortie d'une réputation familiale saine et même enviable .
Hélas ! la boudeuse et ravissante Gigi , fille , petite-fille , et petite-nièce de dames douées d'une vertu baladeuse , ne dispose que de sa naïve franchise pour conquérir le monde en général et le plus fortuné des beaux-partis de France en particulier . Aussi étrange que cela puisse paraître ,Gigi donne de l"oncle" à Gaston Lachaille, un bel industriel trentenaire des plus dissipés . Ce cher Gaston est un homme du monde qui se laisse mener par une flopée d'intrigantes du "demi-monde".
Les feuilles de choux regorgent du récit affreux de ses ruptures avec des créatures avides qui se donnent un malin plaisir d'extorquer à ce  beau garçon "sans difficulté financière"des perles fines ( en 1900 toutes les perles l'étaient !)  grosses comme des noisettes  .
C'est finalement un collectionneur invétéré qui s'invente de fausses raisons d'aimer . on ne peut s'empêcher de l'admirer tant il se ruine avec bonne grâce ! et pour cause : les appétits de ces croqueuses de pierreries du fastueux demi-monde surpassent largement les gentils désirs de sautoirs en grenats communs ou de pendentifs en camées napolitaines des bourgeoises honnêtes ! sans oublier les belles aristocrates ressortant leurs  antiques colliers ou diadèmes de famille tout en mourant d'envie de ces parures signées par Boucheron , Cartier et Chaumet  que les époux déposent en secret aux pieds des "créatures" !.
Gaston , fortuné infortuné,bafoué par les Liane de Pougy, Cléo de Mérode et Caroline Otero, courtisanes de haut-vol  rivalisant de joyaux au point de de vivre dans un combat permanent , a  pris la douce habitude  de se reposer de ses déconfitures sur l'épaule réconfortante d'une ancienne amie de son père . Un fantastique hasard a voulu que ce fut Mme Alvarez (nom emprunté à un amant espagnol !) grand-mère sévère de Gigi.
Bien mieux : l'unique réconfort que supporte son coeur malmené par des ingrates qui ne jurent que par son compte en banque , c'est de jouer aux cartes avec la moqueuse et tendre Gigi .
Ce duo dure depuis l'enfance de la jeune personne . Or , justement , les années coulent à l'instar d'un ruisseau épanoui en torrent , et Gigi ,en dépit de ses jupes trop courtes , resplendit de la beauté du diable .
C'est une petite sauvage qui ensorcelle sans s'en douter le jeune roi du sucre français , ce Gaston  Lachaille qui croit faire sa cour en l'inondant de paquets de réglisse et de champagne .
Quelque chose d'insolite se mêle soudain à l'inoffensif manège du faux oncle et de sa nièce inventée :
"Giberte un peu grise gagna le porte-mine en or de Gaston . Il perdit de bonne grâce , s'anima , rit en désignant la petite :"Mon meilleur copain , le voilà !"
Gigi séduit ,Gigi attire ,Gigi effraye sa grand-mère et perturbe sa mère :
"elle regarda la tête décoiffée de Gigi qui roulait sur la manche de Lachaille , et les beaux yeux bleu d'ardoise qui pleuraient des larmes de fou-rire .."
La grand-mère ,affermie par un passé tumultueux ,a tout compris .
Il faut se dépêcher ! agir de concert avec Tante Alicia , plonger l'écervelée Gigi dans un bain de savoir-vivre , lui inculquer à toute vitesse les rudiments indispensables à une liaison cossue .
Le mariage ? Au sein de ce cercle de famille , on n'y songe pas ! mais Gaston mérite une maîtresse qui sache tenir sa fourchette :
"Alicia dit que le manque d'élégance en mangeant a brouillé bien des ménages ."
Savourer correctement un plat aussi délicat que le homard à l'américaine ce n'est qu'une entrée .
En matière d'éducation d'une future demi-mondaine , le plat de résistance , c'est le coffret à bijoux !
Tante Alicia se dévoue : voici sa leçon de pierres précieuse ou comment réunir un trésor de guerre en titillant la fugace et folle passion masculine ...
L'amour passe , la pierre console et sauve . A condition de la choisir ! Alicia s'égare dans la mer nuageuse de ses souvenirs ,soupire et semble chuchoter un poème .Transfigurée par les reflets de sa précieuse cassette ,sa beauté perdue renaît de ses cendres .,.
Ce n'est plus la vielle courtisane qui parle d'une voix cassée , c'est une fée qui agite sa baguette magique sur Gigi subjuguée .Un instant adorable sur un sofa démodé . L'action s'apaise ,deux femmes se livrent sans honte à la magie incantatoire des pierres inutiles et obsédantes .
Au sein du roman , cette courte scène est une sorte d'étoile vespérale .
Or ,cette leçon ,est-elle encore judicieuse à notre époque où les femmes osent s'offrir elles-mêmes les pierres de leur choix ?
En 2017, le bijou révèle un tempérament ,celui de sa propriétaire ! pas celui du généreux donateur ! Le bijou ,une récompense du fiancé , mari , amant  pour bonne ou "mauvaise" conduite ? Quelle ineptie ! la pierre fascinante , un cadeau d'adieu ? Quelle triste idée ! colliers , bagues , médailles ,tout ce fourre-tout précieux s'aborde maintenant avec désinvolture .
D'ailleurs ,on ne distingue plus les pierres précieuses des fines .
Ainsi ,le péridot verdit autant que l'émeraude le regard de celle qui l'arbore à l'instar d'une cure de jouvence ,d'un défi lancé aux rapides années .La topaze ,méprisée par les arrogantes de la trempe de Tante Alicia, répand sa nuance feuille-morte poudrée de miel sur les bagues de la place Vendôme .
Le bijou empierré ,régi par des codes stricts ,depuis la nuit des temps aurait subi une révolution d'octobre ! leurre ou réalité ?
Tante Alicia se moquerait bien de nous . En 1900, les pierres au creux de sa main chatoient comme des promesses d'éternité . Elles disent l'amour vainqueur, l'amant que l'on aime encore, toujours , et que l'on espère retrouver en un autre monde ,la pureté d'un coeur , la grâce fragile d'un corps périssable .
La pierre que l'amant  préféré glissa jadis entre ses doigts établit une passerelle vers son âme envolée. Le bijou  deviendrait-il talisman ?  Peut-être en consolidant le lien intangible qui palpitera entre vous et un autre , que vous le vouliez ou non .
Suave , la voix de Tante Alicia scande ces préceptes implacables :
"Ne porte pas de bijoux de second ordre, attends que viennent ceux de premier ordre .
Ne porte jamais de bijoux artistiques , ça déconsidère complètement une femme ."
Gigi ne comprend guère ces paroles autoritaires ! la voici proposant timidement :
"Grand-mère a un beau camée , en médaillon ."
Tante Alicia sursaute d'horreur !
Un bijou de famille ! ah , ça jamais ! c'est la fin de tout !
Un vestige d'une splendeur fanée ? voilà qui déclasse une demi-mondaine !A cette croqueuse aux dents immaculées il faut une autre nourriture , Tante Alicia est dressée sur la pointe de ses chaussures de soie ; catégorique comme un adolescent , elle énonce d'irréfutables maximes :
"Il n'y a pas de beaux camées. Il y a la pierre précieuse et la perle.Il y a le brillant blanc, jonquille, bleuté,ou rose .Ne parlons pas des diamants noirs , ils n'en valent pas la peine ."
Or Tante Alicia a des goûts éminemment modernes !
Depuis une vingtaine d'années n'assiste-t-on  à la renaissance des diamants de couleur ?
Inconnus ou décriés , ces "fancy" aux irisations d'arc -en-ciel s'envolent vers des hauteurs inouïs avant de tomber dans les coffrets des égéries ou épouses des Gaston Lachaille contemporains  .
La perle ,oui ,en 1900,trente ans avant la géniale invention de Kokichi Mikimoto, il n'en existait qu'une : celle veillée par son huître , prodige de Dame Nature, à l'orient pailleté d'or , au lustre envoûté de rosée matinale .
Et ,en 2017 ,triste époque de la disparition des bancs nacriers,la perle fine ne survit qu'au sein des collections princières ou , miracle , des coffrets à bijoux de province hérités d'aïeules distinguées .
La perle fine, en effet , exalte la femme depuis sept mille ans au moins ,et ce à chaque âge de la vie .
Elle symbolise l'élégance discrète ,l'état d'une âme  avant celui du porte-feuille, la subtile affirmation d'un caractère .
Donc , Tante Alicia a raison de la porter aux nues !
Notre professeur en trésors de guerre nous éblouit presque autant que le contenu de sa boîte encombrée de souvenirs coûteux .
Mais , la leçon continue :
"Il y a le rubis -quand on est sûr de lui ."
Que veut suggérer Tante Alicia ? Tout naturellement une loi absolue . Le rubis , le vrai , le pur rubis provoque une émotion irraisonnée , un coup de sang , un arrêt de coeur , une folle envie de vivre et d'aimer . Si "on est sûr de lui", il guérit de la mélancolie et chasse la nuit noire de l'âme .
Si "on est sûr de lui", eh bien ,c'est un incendie flamboyant aux étincelles "sang de pigeon" ,c'est un fils incandescent des mines lointaines de la vallée mythique de Mogok,aux confins de la jungle Birmane .
Ou ,si le doute s'installe ,ce n'est qu'un caillou  extirpé de mines moins fameuses , souvent chauffé (pratique interdite à Mogok ), pire traité au plomb , ou de mauvaise eau , de nuance bêtement rouge , sans esprit , une pierre silencieuse .
Gigi écarquille ses immenses yeux bleu ardoise , essaie de s'exprimer , impossible ! Tante Alicia de pérorer avec un juvénile acharnement :
"Le saphir , admet-elle , quand il est de Cachemire , l'émeraude ,pourvu qu'elle n'ait pas Dieu sait quoi, dans son eau , d'un peu clair , d'un peu jaunasse ..."
Pourquoi le Cachemire puisque l'île fabuleuse de Ceylan déborde de prodigieux saphirs , bleu tendre , bleu profond , rose charmant , jaune rayon de soleil et même d'une délicate nuance "fleur de lotus " ?
Qu'importe ! le Cachemire bat à plate couture ces corbeilles foisonnantes de gemmes radieuses .
Cette gemmologue avertie de Tante Alicia ne l'ignore nullement .
Avec une aussi riche expérience , cette demi-mondaine aurait pu , à l'instar de ses "soeurs "réclamer un emploi de chercheuses de pierres chez les plus grands joailliers de Paris .
Rien ne surpasse le bleu de bleuet sauvage ,ennuagé de lumière diaphane, de ces saphirs dormant à près de cinq mille mètres d'altitude ...Inaccessibles et olympiens ; meurtriers aussi car souvent les mineurs perdent la vie écrasés sous les roches des galeries qui s'effondrent , destin intolérable pour les pierres les plus rares du monde .
Tante Alicia possède-t-elle véritablement ce caillou singulier ? Elle en parle sans en  montrer aucun !
Ses magnifiques amants n'eurent , qui sait , guère le panache et le monceau d'or requis pour l'achat d'un  de ces  légendaires saphirs l'emportant en beauté et en valeur sur la plupart des diamants officiellement parfaits .
Par contre , Gigi tressaille lorsque  l'incorrigible Tante avoue que sa superbe émeraude fut le présent d'un roi ...Une pierre de Colombie , que non pas ! une Russe à n'en pas douter , son vert pimenté de bleu ne trompe personne , c'est une fille de l'Oural , une pierre engloutie sous les glaces , la chimère des Tsars :
"Tu vois , ce feu presque bleu qui court au fond de la lumière verte ...Seules les plus belles émeraudes contiennent ce miracle de bleu insaisissable ..."
Gigi écoute sans réaliser qu'elle -même est une rareté de la nature !
Gaston Lachaille ne s'y trompe pas ,à force d'être trompé par des croqueuses de diamants , le voici enfin convaincu d'épouser sa perle rare ...Cela , Tante Alicia ne l'avait pas prévu !
Un beau mariage dans une famille "d'irrégulières" , quel pinacle ...
Qu'importe perles englouties sous les sables de la mer ,pierres tentatrices aux nuances de jardin de paradis ,l'amour pur efface cet éclat .
Qui a dit  que le plus beau bijou que puisse porter une femme ce sont les bras de l'homme qui l'aime ?

A bientôt ,
Lady Alix

Une émeraude royale digne de Tante Alicia

                                                                                            Château de St Michel de Lanès


                                                                                           Cabinet St Michel Immobilier CSMI

samedi 18 février 2017

Rencontre avec un hardi soldat de Bonaparte !

Les plus belles rencontres littéraires ont toujours lieu un jour de pluie .
Ajoutez une bonne tempête , une de ces levées rageuses de tous les vents du Sud , de l'Est , de l'Ouest et du Nord , un courant glacé serpentant sans pitié à travers les moindres recoins de votre maison , une atmosphère lugubre s'accordant à merveille aux irritantes coupures d'électricité .
Parsemez ces éléments funestes d'une mauvaise humeur à couper au couteau et vous obtiendrez un livre passablement défraîchi sautant de lui-même,du haut d'une étagère sentant le moisi, en plein  sur votre coeur mélancolique .Un livre ou un vestige précieux ? Un signe du destin ? Un appel mystérieux ?
 En tout cas ,un de ces ouvrages  désuets agréablement ornés de gravures en noir et blanc ,parfumés de poussière , enrubannés de toiles d'araignée qui bercent aussitôt l'imagination . Ce cadeau tombé du ciel présente sur sa couverture de cuir vert émeraude, le portrait de Napoléon à cheval , regard grave et sourcils foncés .Un titre s'affiche , net , clair , grandiose :
"Vingt ans de gloire et de grogne au service de l'empereur"!
L'aventure éclate d'un seul coup , ces mots claquent comme le vent du boulet , les sabres au clair , les hurlements des grenadiers . Quel est cet héros inconnu si robuste d'esprit , traçant ses phrases rudes comme s'il chargeait  ses souvenirs à la pointe de sa  baïonnette ? Qui est cet homme fier, ce "vieux de la vieille" ne craignant pas d'affirmer son admiration absolue et son dévouement irrémédiable à celui qui plus qu'un demi-dieu grec restera l'empereur ?
Dés la première page , point de romantisme , aucun prince, duc , roi, ambassadeur , même pas un simple baron d'Empire , que non pas ! on est loin de ces fariboles quand on est né obscur , sans grade et que de soldat noyé dans la Grande Armée , on a gravi les échelons d'honneur, à la seule force de son courage de lion "superbe et généreux" , cela va de soi !
Voici donc les mémoires d'un "grognard" dont la passion de la vie remonte à la surface des siècles grâce au miracle de ces pages retentissantes d'un fracas guerrier effaçant les rauques appels de la tempête .
Partons avec ce soldat !
Que le destin d'un soldat inconnu plus extraordinaire que bien des généraux reprenne sa mesure le temps d'une lecture ...
Ce grognard se penchant vers les défuntes années en 1851 se dévoile sans ambages :
"Aux vieux de la vieille !
Souvenirs de Jean -Roch Coignet
Soldat de la 96e demi-brigade
Soldat et sous-officier au 1er régiment des grenadiers à pied de la garde
Vaguemestre du petit et grand quartier impérial
Capitaine d'état-major en retraite "
Toute une vie contenue dans cette énoncé que renforce la mention en majuscules :

"PREMIER CHEVALIER DE LA LEGION D'HONNEUR "

Comment ce soldat a-t-il emporté, le premier parmi les braves , cette décoration récompensant la hardiesse et l'intelligence à l'état pur en ces temps reculés ?
Jean-Roch Coignet nous le confiera de sa voix sonore en écrasant une larme furtive sur la page remplie de son écriture nette et appliquée : l'écriture , sa seconde grande victoire !
dans sa préface  ainsi , notre grognard de nous prier de lui pardonner " le style et la licence d'un vieux troupier "qui , explique-t-il avec un humour mêlé d'émotion n'a appris à lire et à écrire que fort tard :
"C'était vers 1808 (à trente-trois ans )entre Friedland et Wagram .Deux vélites de la garde furent mes maîtres d'école ."
Désireux d'en finir avec les reproches que nous n'aurions jamais l'idée de lui faire , le vieux grenadier nous prévient qu'à force de rédiger "ma pauvre tête s'y est usée ". On ne peut qu'admirer la modestie de notre grognard , ses mémoires pétillent de vivacité , de noblesse , de nostalgie amusée et de sentiments d'une générosité inouïe à l'égard de la France et de l'empereur .
Aucun regret , aucun ressentiment , Jean-Roch a été le plus heureux des grognards en affrontant le pire sur les épouvantables champs de bataille .Suivre l'empereur lui a donné les clefs de la renommée et assuré , à force de luttes épiques , la paix du foyer . Et , s'il raconte son histoire de guerre et de fidélité , c'est toujours guidé par l'empereur :

"J'avais retenu ce que l'empereur nous a dit bien des fois , que l'homme peut ce qu'il veut ."

La carrière des armes commença par un premier exploit à Montebello,en 1800 .
A lui seul l'apprenti grenadier prend un canon aux Autrichiens ! C'est la porte grande ouverte vers la gloire .la porte ouverte pour les souffrances , l'abnégation et aussi la "grogne" de ces grenadiers de la garde impériale qui enduraient les tourments en les rythmant de "grognements" d'après le mot de l'empereur lui-même en Pologne, à Pultusk quand il constata le découragement de ses vieux soldats épuisés par une  épuisante marche de deux jours au sein d'une mer de boue  :
"Vous  n'êtes tous que des grognards !"
Quel changement avec ses débuts en France où son premier fait d'armes fut enveloppé d'un nuage ou plutôt d'un brouillard : celui du 19 brumaire ou 10 novembre 1799 . A son retour de la campagne en Egypte qui assura sa célébrité et attisa son influence auprès de l'armée comme dans le coeur des Français , Napoléon jugea intolérable la réserve hautaine du Directoire ( cet exécutif mis en place après les émeutes du 5 octobre 1795  travailla de concert avec une convention modérée et apporta à la France une appréciable stabilité ).Le fougueux jeune Général, nimbé de ses victoires en Italie , aventurier des sables , adoré déjà des troupes qui brûlaient de joie à l'idée de servir sous son commandement ,décida tout naturellement de s'emparer du pouvoir.
Or .l'histoire observée par la lorgnette des humbles étonne souvent en renforçant de naïveté ou d'émotion inattendues le théâtre des grands épisodes . Que furent les 18 et les 19 brumaire pour le soldat Jean-Roch Coignet ?
Napoléon lui semblait fort lointain aussi inouï que cela puisse paraître : "la nouvelle circula que Bonaparte était débarqué en France et qu'il venait à Paris .On disait que c'était un grand général; nos officiers étaient fous de joie parce que le chef de bataillon le connaissait ."
Jean -Roch se contente de crier à pleine-voix "vive Bonaparte" quand l'illustre connaissance de son chef de bataillon félicite ce dernier de la bonne tenue de ses hommes . Ordre est lancé : Courbevoie et une miteuse caserne , puis le 18 brumaire, le château de  Saint-Cloud , lieu choisi pour le futur coup d'état . Les députés des deux assemblées législatives ( le conseil des Anciens et le conseil des Cinq-Cents dont Lucien Bonaparte est le président depuis la veille ) croient dur comme fer la fable inventée d'une conspiration jacobine les menaçant à Paris . Saint-Cloud au contraire , promettent les frères de Napoléon , Lucien et Joseph ,est l'endroit le plus sûr du monde ...Se lève l'aube du 19 brumaire , nul ne se doute de l'ouragan Corse qui emportera la France d'ici peu .
A Saint-Cloud , dans l'attente de Napoléon , le bataillon de Jean-Roch patiente sagement derrière la garde . Où est le général ? le voici ! à pied ! une petite épée au côté , un chapeau sur la tête , presque comme un visiteur ordinaire ... mais , il prend la précaution de placer son bataillon dévoué en bataille . La suite ? Elle prend une saveur particulière dans la bouche de Jean-Roch Coignet :
"Il monte seul les degrés du palais , et aussitôt nous entendons des cris . Bonaparte sort , tire sa petite épée , et remonte avec un peloton de grenadiers de la garde du Directoire .Les cris redoublent . Nous voyons de gros messieurs qui passaient par les croisées . Les manteaux , les beaux-bonnets et les plumes tombaient par terre ." .
Scène incompréhensible quoique plaisante ! le jeune soldat en a vite assez , la faim habituelle à son âge le tenaille , et son soulagement est vif quand enfin le bataillon regagne ses pénates parisiennes .
Quelle étrange journée ! et que répondre aux curieux en cours de route ? Les brumes politiques se dissipent heureusement grâce au fiévreux récit d'un lieutenant nouveau dans la compagnie .
Ce charmant officier ,de tempérament un peu trop aimable et frivole selon  le jugement sévère du  soldat Coignet, se vante carrément d'avoir sauvé la vie de ce général intrépide que l'on appelle dorénavant le Premier Consul !et même d'avoir reçu une bague des mains de Joséphine !
éberlués, les soldats écoutent ; voilà donc l'explication ! voilà ce que leurs yeux n'ont pu voir alors qu'ils étaient massés devant le château de Saint-Cloud :
"La première fois , raconte le beau lieurenant , que Bonaparte est entré dans la salle , deux des membres de l'assemblée ont foncé sur lui avec des poignards , et c'est moi et mon camarade qui avons paré les coups .C'est alors qu'il a tiré son épée, qu'il a fait croiser la baïonnette et qu'il leur a crié :hors la salle !"
Et le joli lieutenant de conclure :" Tous les pigeons pattus se sont sauvés par les croisées et nous avons été maîtres du terrain."
Napoléon fut ainsi maître de la France .
C'était sans compter avec l'ennemi à l'extérieur : l'armée autrichienne attaque en Italie , Napoléon laisse la France et en mai 1800 afin d'arriver le plus vite possible en Italie , incite son armée à tenter la plus héroïque des folies : le passage du col du Grand-Saint -Bernard .
Une épopée dont chaque terrible détail est décrit sur le même ton tranquille par notre soldat aussi courageux que prosaïque .
Souliers en lambeaux , silence total , canons déposés dans des troncs évidés et tirés par des câbles confiés à vingt grenadiers ,accidents atroces , fatigues hallucinantes ,traversée des neiges éternelles à bout de forces, et halte bienfaisante chez les moines comblant ces malheureux de bonne nourriture :

"En les quittant nous leur serrions la main , et nous embrassions leurs chiens , qui à leur tour nous caressaient comme s'ils nous eussent connus de longue date ."
 Le rude grenadier fait alors cette confidence d'une pure et magnifique franchise , aveu sobre  qui nous touche et nous inspire encore plus de sympathie envers ce brave, malgré les deux cent dix sept années qui nous séparent de son exploit inconcevable :
"Pour moi je ne peux trouver , dans ma faible intelligence , d'expression assez forte pour témoigner la vénération que je porte à ces hommes de Dieu ."
Le dur périple continue , la montagne se fend sous l'égide de Bonaparte aidé d'une escouade d'ingénieurs construisant des ponts rudimentaires au dessus des abîmes .On arrive à Turin , puis à Milan sous les bravos du peuple italien enthousiasmé par cette armée de jeunes héros menée par un général pareil au redoutable Achille ! les choses se gâtent à Montebello .
Comment voler aux Autrichiens cette position sur les hauteurs d'où ils font pleuvoir leurs boulets comme la grêle ? c'est l'affaire des stratèges et des généraux ! Jean-Roch oublie la guerre un moment en se bourrant de mûres , l'essentiel demeure son estomac car sa survie en dépend !comme il a raison : sa compagnie avec à sa tête leur farouche capitaine est chargé d'avancer sous la mitraille .Jean-Roch se métamorphose alors de soldat discipliné en guerrier antique . N'écoutant rien , refusant de se mettre à l'abri d'un fossé , il fonce vers une pièce de canon , et frappe les artilleurs de sa baïonnette :le canon est à lui !du coup , ses camarades attaquent en lions enragés les Autrichiens un peu plus loin , et , miracle , le général Berthier passe par là ...Jean-Roch tout fier explique que ce canon lui appartient : ne l'a-t-il pris tout seul ?
Berthier note son nom et lui donne rendez-vous le soir -même ...
En attendant , la bataille redouble d'intensité , mais au soir , les Français sont vainqueurs et l'obscur soldat Jean-Roch Coignet entre dans l'histoire de la Grande Armée :

"Bonaparte vint vers moi et me prît par l'oreille .Je croyais que c'était pour me gronder , pas du tout , c'était par amitié." L'irrésistible jeune héros avoue tout bonnement :

"Général , c'est le premier jour que je vais au feu .."
Et , Bonaparte , que l'on imagine dissimulant un sourire , réplique :
"Ah! c'est bien débuté.
Berthier , marque-lui un fusil d'honneur .dés qu'il aura l'âge requis , tu le feras entrer dans ma garde ."

Une prouesse et la vie prend des couleurs de feu ! Jean-Roch est embrassé , félicité , c'est l'orgueil de sa compagnie et de son capitaine . Aucune jalousie , cet honneur rejaillit sur eux tous !
 Napoléon savait se faire aimer, la simplicité de ce dialogue , ce tutoiement admirable , cette complicité immédiate envers un soldat qui a accomplit bien plus que son devoir ,le prouvent mieux que dix biographies .
Ce chef-né avait à coeur de  transformer des soldats ordinaires en hommes aussi valeureux qu'extraordinaires .On peut l'accabler , on peut le rendre responsables de tueries épouvantables certes , mais au moment où l'histoire palpitait de la vigueur du Premier Consul , les apprentis soldats devenaient des lions et la France une grande nation .
Tentez de dénicher les souvenirs de Jean-Roch Coignet , vous comprendrez  et aimerez sans peine cette âme vaillante et la ferez surgir d'un passé encore frémissant
.Les héros inconnus de notre histoire ne méritent-ils de sortir du royaume des ombres ?

A bientôt ,
Lady Alix
Bonaparte tirant l'oreille de Jean Roch Coignet
au soir de la bataille de Montebello (juin 1800)

                                                                                            Château de St Michel de Lanès
                                                                                           Cabinet St Michel Immobilier CSMI