vendredi 17 novembre 2017

Lettre à un ami qui a peur de perdre son temps

Mon ami,
ainsi vous tremblez nuit et jour, vous frissonnez, vous vous esquivez, vous fuyez souvent, ni honteux ni confus, vous vous évertuez contre un monstre que vous croyez être le seul à braver !
C'est un dragon qui s'acharne à mettre en péril le bien le plus cher à vos yeux, à la fois objet de votre amour infini, sens de votre vie et apanage de votre ego.
 Ce trésor auquel vous tenez autant qu'à vous-même  se montre souvent capricieux, volage, traître. Il vous joue des farces méchantes, ébranle l'exactitude de vos rendez-vous, gâche vos programmes, se traîne à un pas de sénateur ou s'emballe comme un cheval fou, et malmène sans vergogne votre discipline innée.
 Mais vous l'adorez, vous veillez sur lui comme une mère sur son enfant, vous respirez ensemble, vous ne pouvez supportez l'idée de le perdre. En un mot; c'est votre temps !
Horreur ! un ennemi invisible l'attaque de tous côtés avec ses mille têtes aux mille rires !  combattre  cette insolente créature est devenu votre obsession de chaque minute ! vous avez l'atroce impression que des forces terribles poursuivent un effroyable dessein : vous arracher une brindille de ce temps qui n'appartient qu'à vous.
 Alors vous agissez froidement, vous repoussez toute pitié. Les mails inutiles ne passeront plus, les êtres inutiles n'entreront plus, les lettres inutiles resteront prisonnières de leurs enveloppes, les chats inutiles n'auront plus le droit de vous attendrir d'aimables appels, votre portable sera aussi fermé que votre porte; et votre porte claquemurée comme votre coeur ! d'ailleurs, pris au sens ineffable, cet organe a-t-il une quelconque utilité ?
Ne déployez-vous ces efforts infinis en vain ? La partie n'est-elle déjà perdue ?
Le temps ne s'attrape ni se retient, et il ne se perd jamais, il est déjà perdu au moment où vous croyez le saisir... Mauvais ou bon prince, il rit ou ricane toujours derrière vous. A l'horizon, ce n'est pas le temps, c'est l'espoir, la chimère, l'optimisme, le rêve.
Allez, mon ami, regardez un peu : voici un présent né de mon impardonnable désinvolture;  je vous offre là, maintenant, immédiatement, étourdiment, quelques lignes surgies de mon temps !
Vous pensiez que seul le vôtre était digne du plus profond respect ?
Eh bien, que faites-vous du mien ?
Je crains, mon ami, que tout en croyant être fort original, vous ne tombiez dans une manie banale, une phobie répandue comme le sel sur les plats déjà trop épicés, ou la pluie d'automne qui bat avec conviction les vitres déjà humides de brouillard. La planète entière, voyez-vous mon ami, si ce n'est un aréopage d'érudits lunaires ou d'amoureux égarés en de vastes domaines très hors du temps, que dis-je, l'espèce humaine, diverse et agitée, s'accroche aux heures vagabondes qui ne comblent que ceux qui les laissent s'envoler.
Connaissez-vous une personne qui ne redoute de perdre son temps ?
Moi, je le dis sans aucune vanité, je souhaite de tout mon coeur être l'exception confirmant cette loi ; mais ne suis-je une tête folle, une cervelle d'oiseau inconsciente de la gravité de ces instants fugitifs gouvernant nos humeurs et rythmant nos contraintes de tout ordre ?
Encore du bavardage qui piétine mon temps, me direz-vous exaspéré !
Mais, qu'en faites-vous tant que cela de ce temps passé à ne pas répondre à ceux qui n'espèrent qu'un sourire, un mot, un geste, une approbation, un signe de vie ? Mystère !
Je pense soudain à cette amie (ou cette relation) qui vous fusille d'un regard aussi furibond que si elle avait un objet interdit à présenter à la Douane quand vous l'arrêtez d'un aimable "bonjour" dans sa course folle au coin de la rue.
Vous représentez un danger quasi mortel pour ses secondes pressées et ne le réalisez qu'un peu tard ! Vous auriez pu lui faire perdre son temps ! passez vite, ne souriez pas, montrez -lui que vous ne tenez nullement à ralentir sa marche, votre salut était une inconvenance amicale, une faute due à une éducation bourgeoise, un manquement au savoir-vivre actuel : de quoi vous mêliez-vous ?
Vous changez donc de trottoir.
Rassurée, elle dégainera son portable et hurlera en pleine rue de bouleversantes ou insipides confidences, toujours au pas de course, car même sa vie secrète clamée aux oreilles des passants , habitués à ces déluges intempestifs, ne saurait lui faire perdre son temps.
Une autre m'explique d'un ton catégorique la rigueur de son quotidien: elle est prise du matin au soir, elle n'a plus le temps  de rien ! je me fais une raison; voilà une amie que je n'entendrai plus de sitôt. Or, la voici soudain  qui m'appelle au moment où épuisée de ma journée, je désire la solitude des lectures nocturnes. Elle n'a qu'une minute !
Cette minute dure une heure, puis deux, puis presque trois, je demande grâce timidement, on ne m'entend pas, le monologue s'écoule, je n'écoute plus, je lis, je m'endors, place un "oui ! ", puis un "Ah ! Bien !" enfin un" Non !" éloquent et menteur entre deux pauses, et à l'instant où je réunis mes forces afin d'avouer que je suis à bout, l'autre me raccroche au nez en ponctuant cet acte autoritaire d'un "Tu  es impossible, avec toi je perds vraiment mon temps !" qui m'anéantit définitivement !
Le lendemain, me voilà tombant sur une vieille connaissance.
Je suis attendue, lui aussi, c'est affreux, à peine retrouvés, nous devons nous séparer ! et le temps n'est pas d'accord, le temps est plus sensible que vous ne le croyez, parfois même, galant ...D'un geste, il s'efface, il s'abolit lui-même, l'heure devient seconde, de son propre chef, le temps n'existe plus.
Hélas, l'enchantement cesse, le temps reprend son vol et nous le suivons, en souhaitant de tout notre coeur le reperdre en route  ...
Mon ami, vous avez une belle qualité:
celle de vous taire dans vos errances ! quoi de plus normal : vous marchez seul ! mais vraiment seul, votre portable reste sagement au fond de votre poche et vous n'y touchez pas.
Que cela est admirable ! non, mon ami, je ne me moque pas du tout !
Voyez mes incohérences, mon ami, je vous pique et je vous approuve ! j'approuve cette rébellion égoïste ; vous refusez vos malheureux correspondants, oui, et c'est très mal. Par contre, et cela est magnifique, vous laissez les rues, les jardins, les allées, les rêveurs les yeux au ciel, les amoureux taciturnes et nerveux, les distraits radieux, les soucieux renfrognés les dociles promeneurs de chiens récalcitrants et les lecteurs immobiles sur leurs bancs publics, en paix !
Le temps se métamorphose ainsi en animal sauvage qu'un enfant apprivoise de sa main tendue. On ne le perd plus, il se change en méditation,et vous battez la campagne... Le temps descend rien que pour vous vers les abysses de la mémoire et remonte comme un elfe vers les jours inventés que vous voudriez tant voir venir.
 Ne rêvez plus, mon ami, vous risqueriez de me ressembler ! peut-être alliez-vous vous asseoir, inventer une lettre, inventer une histoire, inventer l'art de raconter ce moment volé au temps.
Sauvé, vous êtes sauvé: votre raison se ranime ! vous tremblez, vous frissonnez, vous étiez en train de perdre votre temps !
Courez vite , mon ami, courez, le temps est pareil à l'amour dans son pré, vous ne le rattraperez jamais, il a déjà filé...
Vous rentrez au logis, ou vous montez dans un train, un avion, sur un bateau, le portable gémit, vous l'auscultez, le réprimandez, le disciplinez. Les messages d'amitié attendront, les amis sont si bavards, si envahissants, si exaspérants avec leurs invitations, leurs doutes, leurs réflexions.
Les mots d'amour seront ignorés, l'amour dérange, l'amour c'est un désordre périlleux, l'amour a toujours tort !
Les messages de l'action, les appels pragmatiques seront libérés, votre devoir sera accompli, l'homme ne perd jamais son temps si, puissant ou humble, il sait accomplir son devoir.
Mais voici qu'amis et amours secouent votre temps, luttent avec l'énergie des exclus, l'enthousiasme des refusés; qu'allez-vous devenir face à tant d'acharnement irrationnel ?
Vous avez le choix, mon ami:  ou vous jetez votre portable au loin, ou vous perdez votre temps ...
Vous pouvez aussi m'imiter et décréter que le portable ne vaut pas un clou à côté d'un pigeon voyageur. Mais, si vous en veniez-là, vous seriez un fou, un poète, un être qui s'est trompé d'époque, cela serait une perdition, un drame, une déroute assurée !
Soyez-vous même, mon ami, c'est votre meilleur destin, mais, par pitié, ayez la bonté d'écouter ce murmure:
il est tant de choses sur terre qui souffrent, plus que le temps, d'être perdues...

A bientôt, si vous en avez le temps,

Lady Alix

jeudi 16 novembre 2017

Lettre à un ami qui ne croit pas en l'inspiration

Mon ami,
vous venez, sans le savoir ni le vouloir, de me blesser, pire de me peiner; comble de ces maux, vous me désespérez !
Ainsi, vous pensez, dur comme le fer, âpre comme le vent de novembre, sec comme les feuilles mortes, que l'écriture, cet acte gratuit, est un jeu nourri par une montagne de documents insipides fournies à satiété par internet, une acrobatie littéraire, un miroir aux vanités.
Savez-vous que vous niez la folie emportée et sauvage de cette chimère que les poètes supplient à grands cris et les amants à grands pleurs : "l'inspiration "?
Ou bien plus beau, mon ami, l'enthousiasme au sens grec, le bel enthousiasme qui faisait du petit poète, de l'humble chansonnier ami de Socrate, le fade et aimable Ion, un complice des dieux !
Je n'en demande pas autant, rassurez-vous !
Être moi-même, pareille à tant d'autres, et puis,à ma merveilleuse surprise, ressentir l'harmonie gouvernant le frais élan de l'invention, voici un miracle à la portée de chaque amoureux de l'instant. Peut-être devrais-je dire de chaque passionné de la vie sous ses aspects insolites, familiers, anodins, superbes, et toujours évidents.
 Mais, les choses les plus merveilleuses ne sont-elles aussi bonnes et douces que l'eau courante, la pluie sur la canicule, les pleurs de joie, l'averse imprévue qui rajeunit l'âme la plus lasse...
Ne sommes-nous des rivières épuisées d'amertume, charriant les branches pourries des désarrois ,des rivières lentes cherchant la mer  qui nous rendra l'horizon infini ?
L'inspiration est notre étoile, elle sent le parfum des blés mûrs le premier matin des vacances d'été, elle vole comme l'hirondelle bâtissant son nid sous les poutres d'une maison décatie dont le silence lui plaît, elle enlève le lourd tissu sombre voilant de mélancolie nos jours d'incertitude.
L'inspiration est l'étoile de ceux qui ont perdu l'amour, des bergers sur les montagnes, des Ulysses cherchant leurs Ithaques, des enfants qui osent rêver.
Elle est l'oiseau chantant dans la sonate "La tempête" de ce fou et génial Beethoven, elle est la musique de ceux qui pensaient n'avoir aucun sens musical !
On peut saisir l'inspiration et la perdre, on peut fouiller ciel et terre et ne jamais la dénicher.
Elle ressemble aux roses sauvages et pousse là où nul ne l'attend .
Elle est le souvenir, la comédie, le drame; et l'espoir de l'amour trahi; elle est la victoire de l'aurore sur les vestiges du chagrin, sur les rochers de la désolation,sur les cendres fumantes ...
Elle est braise couvante, elle est neige fugace sur les fleurs d'avril et douceur en décembre.
Elle est le sourire et l'âme du monde .
Elle vous guette derrière un chat endormi au coin du feu, un écureuil grimpant à toute allure vers le salut d'un arbre élevé, une biche s'élançant libre et preste sur les coteaux embrasés par l'automne.
 Elle vous nargue du fond d'un ciel couchant, rose vif au sein des nuées bleu-pâle.
 Elle est du matin et du soir ; elle ne respecte aucune heure et se moque des rendez-vous imposés.
Vous marchez en silence en regardant la lune ronde au faite des toits, et l'inspiration se jette sur vous comme un animal quêtant l'abri de vos bras.
De l'étagère d'une bibliothèque humide, un livre en miettes se précipite ! un "journal" écrit voici un ou deux ou trois siècles exige que vous écoutiez ses confidences, l'auteur a décidé de renaître, vous serez l'instrument de sa résurrection !
 Obéissez ! vous serez vous et un autre, celui qui traduit la pensée d' un mortel soudain immortel, et qu'importe les dates et l'attirail de l'ennui officiel, vous tenez un ami dans vos mains, et si vous l'écoutez avec patience, l'inspiration vous emportera.
 A votre tour, vous inventerez, vous reprendrez un peu ce flambeau qui mérite d'étinceler à nouveau, de trouer l'ombre des préjugés et de l'ignorance. Vous redonnerez la parole à un Latin très grave, à un Grec, ancien ou moderne, à un Anglais de la Renaissance, à un Français libertin, à un Gascon solitaire, à ceux qui vous attendent depuis la nuit des temps ...
Vous ne serez peut-être pas le complice des dieux, mais vous avancerez vers des contrées inconnues en compagnie de celui qui inventa jadis ses Essais, ses poèmes, ses comédies, ses tragédies, ses oeuvres roulant la passion de sa vie et la force printanière de son désir de faire.
Toujours les Grecs ! créer, faire et puis aimer, toujours aimer, on ne crée pas dans la haine, on ne fait rien de bon dans la colère, l'amour pardonne , l'amour est éternel, l'inspiration y puise sa vigueur, sa raison dans la déraison ...
Que de fièvre, mon ami, que d'arguments adolescents !
Vous haussez les épaules, vous me plaignez, vous n'êtes pas convaincu ! vous ne croyez pas en la poésie, vous aimez l'efficacité, le pragmatisme, ce qui est un beau mot né du Grec, vous vous méfiez de l'impertinence,  votre maison est tenu dans un ordre si parfait que la perfection semble enfin de ce monde, vous voulez la maîtrise de la vie et le temps vous nargue ! comment diable ose-t-il ?
L'antidote existe : l'inspiration éternise le temps, l'amour en suspend la fuite.
Les poètes parlent vrai, et vous ne les écoutez pas !
Comment vous inspirer alors ? J'abandonne mon ami ! L'essentiel n'est-il que vous m'inspiriez ?
Merci de m'avoir inspiré cet éclair d'humeur !
A bientôt,
"La tempête s'éloigne et les vents sont calmés", c'est l'inspiré Musset qui vous envoie cet adieu qui ne doit rien aux monstrueuses machines à renseigner de nos bons vieux ordinateurs.
Que non pas !  il vient d'un recueil de poésies que j'aimais et que j'aime toujours ...
Un recueil à deux sous, un livre de poche, une anthologie, un trésor miraculeux, l'inspiration pure !

Soyez inspiré, mon ami !

 Votre Lady Alix

Un tableau "inspiré" de François de Troy, Musée Hyacinthe Rigaud de Perpignan



mardi 14 novembre 2017

L'ambassadeur et Raspoutine


L'ambassadeur et Raspoutine,  Nathalie-Alix de La Panouse le 14 novembre 2017

L'étrange, la mystérieuse, la très humaine "petite histoire" épousant les tumultes de la" grande", seul un témoin intègre, lucide et patient a le don de nous en ouvrir le coffre aux merveilles.
Prince roumain, ambassadeur de France en Russie, homme perspicace, tuant par sa distinction d'apparence et d'esprit, bourreau des coeurs, jouant avec sa plume légère et précise à ses heures, féru d'art et d'architecture, soit la perfection diplomatique personnifiée, Maurice Paléologue, se tint ainsi du printemps 1914 à celui de 1917 entre l'ombre des complots et la clarté brutale des tempêtes. 
Acteur fervent, autant qu'un ambassadeur puisse dévoiler de franc enthousiasme sans déroger à sa légendaire réserve, de l'alliance franco-russe au moment où l'Allemagne  s'apprête à déclarer la guerre à la France, il guide le président Poincaré dans les palais bleus et dorés de Saint-Pétersboug.
 Fêtes et toasts ne sont que des outils assurant aux deux gouvernements amis et alliés  la "parfaite communauté de leurs vues sur les divers problèmes que le souci de la paix générale et de l'équilibre européen pose devant les puissances."
 Que cache ce jargon  malsonnant et ennuyeux destiné aux gazettes officielles ?
 Le président du conseil de la France, Viviani, et le président de la république  Poincaré s'attendent à une guerre avec  l'Allemagne et déploient leurs efforts de séduction diplomatique, aidé par ce fin stratège de Paléologue afin de s'assurer le soutien de la Russie.
L'ambassadeur de France est tout sauf une élégante et silencieuse "boîte aux lettres", il observe, invite, s'immisce avec un charme fou au sein des sociétés les plus fermées à double ou triple tour de cette très haute et très magnifique aristocratie russe, et en découvre les limites terribles.
L'impératrice est une femme égarée dans de perpétuelles humeurs sombres.
Mère angoissée, épouse possessive en proie aux doutes les plus poignants et enfermée dans un élan mystique qui l'aveugle et l'éloigne des simples mortels, elle s'entoure d'étranges personnages qui, en la gouvernant, gouvernent par un hallucinant jeu de ricochets, l'empereur et la Russie.
Le monde entier frissonne encore quand résonne le nom de Raspoutine, ce mage maudit qui précipita, si la légende dit vrai, la chute de la famille impériale et sa fin épouvantable.
Or, il ne fut pas le seul à entourer d'un brouillard malsain les souverains englués dans leur cercle intime comme des mouches prisonnières d'une toile d'araignée.
Un ennemi intangible rôdait aussi, un monstre dénué de corps mais doué d'une voix criarde :
 la superstition !
 Un mois après la déclaration de guerre de l'Allemagne à la France, aux prises avec une diplomatie singulièrement complexe, Maurice Paléologue reçoit la visite d'une de ses petites "oreilles" aux aguets sur l'étendue du vaste domaine de sa discrète curiosité diplomatique.
L' individu d'une prudence admirable hésite à confier à cet ambassadeur cartésien incarnant un pays encore revêtu du prestige des Lumières, l'importance ahurissante des rumeurs courant à un train infernal dans toutes les couches du monde russe.
Le tsar est un pauvre homme, voilà ce qu'ose dire la calomnie facile (on croirait entendre Marie-Antoinette proclamant étourdiment ce jugement funeste au Suisse Besenval) et pire, un être abandonné par la chance.
Indigné, Paléologue se récrie, son espion insiste, il ne rapporte pas les potins populaires ou les méchants avis des opposants au régime. Cette noirceur de vues vient du sommet:
"C'est dans les rangs supérieurs de la cour et de la société qu'on est le plus inquiet."
Gêné, "l'oreille" se tait, l'ambassadeur le presse, et l'autre d'avouer ces croyances insensées pour un Français pétri de raison et forgé  sur l'enclume du bon-sens:
"On sait dans ces milieux-là que l'empereur échoue dans toutes ses entreprises, qu'il a toujours le sort contre lui, enfin qu'il est manifestement voué aux catastrophes. D'ailleurs, il paraît que les lignes de sa main sont terrifiantes."
L'ambassadeur secoue la tête agacé, son espion se jette alors à l'eau et lui fait la liste des désastres inexplicables qui ne cessent de rythmer le règne du triste tsar depuis dix-neuf ans !
Si la Russie ne voit pas d'un oeil optimiste la guerre débutant en Europe, c'est qu'elle doute prodigieusement de son empereur doté d'une bien mauvaise étoile...
Serait-ce pour conjurer cette fatalité que l'impératrice, Allemande de naissance et Russe de coeur et d'âme depuis son mariage, entoure son époux de protecteurs insolites ?
Ainsi, une dame d'assez petite condition, malgré ses liens avec la cour, Madame Wyroubov monte la garde comme un chien féroce autour du couple impérial !
Son pouvoir est si grand que même Raspoutine la craint. A la fin septembre 1914, à sa stupéfaction, l'ambassadeur, convié à déjeuner  chez une charmante  comtesse à Tsarskoïé-Selo, apprend que le "mage" bien-aimé est tenu à l'écart par l'intransigeante dame de confiance !
L'autoritaire Madame Wyroubov lui ordonne de patienter avant d'aller au palais, et Raspoutine obéit !
Maurice Paléologue est lui-même extrêmement intrigué par ces bizarres satellites gravitant autour des souverains . D'une plume vigoureuse et lucide, il tente de  cerner ce Raspoutine en tenant en la bride au romantisme décadent et à l'accusation facile.
Qui fut ce moujik que l'impératrice métamorphosa en homme-lige et  que la cour traita en mauvais génie, voire en incarnation du diable ?
Les clefs de ce secret sidérant semblent surgir de la poche de l'ambassadeur de France !
Raspoutine serait-il l'envoyé du diable comme le croient de hauts dignitaires ou un mélange confus de ruse, de sournoiserie et d'audace ?
Une autre belle comtesse absolument sous le charme français de l'ambassadeur proclame son dégoût de cet homme sale,aux ongles noirs ! mais, alors que Paléologue écoute en tentant de comprendre, l'exquise aristocrate ajoute ce verdict troublant :
"J''avoue que Raspoutine m'amuse. Il a une verve et une fantaisie extraordinaires."
 Le très élégant ambassadeur sursaute, et la ravissante mondaine de poursuivre ingénument, oui, ce paysan grossier secoue l'ennui de la cour : " tour à tour familier, railleur, violent, joyeux, absurde, poétique. Avec cela nulle pose. au contraire, un sans-gêne inouï ."
L'ambassadeur aime trop les jolies femmes pour contredire la plus charmante comtesse de  Russie !
Sa galanterie française ne l'empêche nullement de confier à son journal vespéral une opinion tranchée sur le moujik faiseur de miracles.
Un saint ce  Grigory Raspoutine ? allons donc ! le Français ne mâche pas ses mots: un dépravé l'éminent conseiller occulte de la triste impératrice, un obsédé malsain du beau sexe, sadique, et barbare !
Ce Grigory, porte bien son surnom : Raspoutine vient de raspoutnik, mot éloquent signifiant, en argot paysan, le débauché ! et l'ambassadeur de cingler  de son ironie les crédules baisant les mains de cet étrange moine tombant dans les pièges voluptueux de la tentation démoniaque.
Si cet envoûtement ne frappait de son venin que de braves paysannes incultes ....
Mais non, les princesse du Monténégro "société oisive, abonnée aux plus absurdes pratiques de la théurgie" croient voir un ange égaré, un prophète sibérien , et présentent ce phénomène à la barbe repoussante au couple impérial . La machine infernale est installée au palais.
La tragédie commence .Leurs Majestés donneraient leurs vies afin de soulager la détresse de leur fils unique souffrant d'hémophilie. Le moujik devient pour ces parents perpétuellement angoissés "la voix de la terre russe". Et la terre-mère ne peut que guérir ses enfants !
Malin, Raspoutine s'allie avec le charlatan au service de leurs majestés, un Sibérien  qui s'est titré de son propre chef thérapeute et expert en recettes des sorciers de Mongolie.
Malgré la soumission quasi servile de l'impératrice à l'intrus, le vent se lève et gronde dés 1911 : on exile Raspoutine qui déguise ce renvoi momentané en pèlerinage à Jérusalem.
Paléologue, de toute son impertinente désinvolture, dit tranquillement :
"Seule, une âme sainte pouvait répondre ainsi aux injures des méchants!"
Jérusalem se transforme en villégiature russe, et, l'impératrice en profite pour supplier son époux de lui rendre son mage bien-aimé. Complots et accusations eurent beau bouillonner, c'est l'impératrice qui gagna la partie . Il suffit à Raspoutine d'envoyer quelques mots promettant la guérison de son fils à cette mère éplorée, et le miracle auquel la Russie ne croyait plus face au petit prince en proie à une forte fièvre, survint comme si le télégramme du "Père Grigory" cachait une magie ténébreuse dans son papier.
Depuis, le pouvoir de Raspoutine corrode le régne du Tsar et suscite une hostilité violente qui dégénère en représailles, puis, en assassinat.
Un des premiers à apprendre l'horrible fin du mage sibérien, le 30 décembre 1916, c'est l'ambassadeur de France qui a du mal à y croire: il paraît qu' un prince, un parent du Tsar, a proprement exécuté le terrible conseiller spirituel de l'impératrice !
Quel pays cette Russie ! l'ambassadeur se souvient alors du regard de ce Raspoutine qui entre désormais dans l'histoire:
"  Toute l'expression de la figure se concentre dans les yeux, des yeux bleu de lin, d'un éclat, d'une profondeur , d'une attirance étranges. Le regard est à la fois aigu et caressant, ingénu, astucieux , direct et lointain.quand sa parole s'anime, on dirait que ses pupilles se chargent de magnétisme."
Or, Paléologue préfère garder, comme un trésor en sa mémoire, le délicat visage d'une femme troublante rencontrée chez Solotiev, haut lieu des livres rares et des précieuses gravures, où se croise le" tout-Saint-Pétersbourg".
Cette vision l'ensorcelle bien davantage que le repoussant Raspoutine !
D'ailleurs, il l'évoque avec tant de raffinement que l'image de cette beauté matinale estompe guerre, crime et chute annoncée de l'empire.
C'est la fée des neiges, c'est une apparition céleste ! et une aventurière qui a su attraper le coeur de son Altesse Impériale le grand-duc Michel-Alexandrowitch  au point d'en devenir l'épouse morganatique....
Secouant la poussière du temps, cette scène livre encore l'enivrement du galant ambassadeur incapable de cacher son émoi envers cette déesse moscovite, Nathalie-Serguéïewna Chérémétewsky.
L'artiste s'éveille chez le diplomate, on songe à l'arbitre des élégances de "Quo Vadis", Pétrone l'écrivain qui, oubliant ses sarcasmes, s'enchante d'une douce Romaine à l'extraordinaire grâce :
"Tandis que j'examine, au fond du magasin solitaire, quelques belles éditions françaises du dix-huitième siècle, je vois entrer une svelte jeune femme. Elle est exquise à observer.Toute sa toilette révèle un goût sobre, personnel et raffiné. Son visage hautain et pur a des modelés charmants, ses yeux clairs ont un regard velouté.
A son cou, un rang de perles magnifiques scintille sous les rayons du lustre qu'on vient d'allumer. Elle regarde chaque estampe avec une attention sérieuse, qui l'oblige, par moments à cligner des paupières en fléchissant la nuque. De temps à autre, elle se penche à droite vers un tabouret où l'on a posé un second portefeuille. Une grâce lente, onduleuse, caressante, émane de ses moindres gestes ..."
Peut-être le véritable visage de la Russie !

A bientôt !

Lady Alix


Le prince Youssoupoff, assassin de Raspoutine, et son épouse, la sublime Irina de Russie

mercredi 8 novembre 2017

Montaigne et moi : conversation sur canapé

A force de disserter sur le bonheur, on oublie l'essentiel : être heureux de vivre !
Je ne sais franchement pourquoi, hier, en errant, de ci de là, au gré des allées étincelantes du Salon des Antiquaires de la bonne ville de Toulouse, je m'imaginais deviser avec Montaigne, je m'inventais une conversation éparpillée, rompue, cocasse, pleine d'ironie suggérée, et de virevoltes plaisantes.
Cet endroit pompeux chargé d'objets exquisément apprêtés, de tableaux superbes et superbement mis en valeur avec la complicité d'une belle lumière et d'un écrin de velours rouge, ces joyaux aimés autrefois, gages ou souvenirs de passions défuntes, somptueux compagnons livrés à un destin inconnu, prisonniers de leur grand prix, inaccessibles aux timides promeneurs, tout cet artifice  émouvant et absurde, aurait-il exaspéré Montaigne ?
Ou lui aurait-il inspiré quelques idées impromptues en son jargon retentissant, touffu, dansant, assaisonné de moquerie gasconne et de truculence gauloise ?
Seigneur en bottes, l'épée au côté, le chapeau à la main, son crâne dégarni brillant comme un soleil d'hiver, humaniste étonné face à ces galeries opulentes, ces colonnes, ces statues graciles en exil d'un vieux parc solitaire, ce théâtre prétentieux de riche orfèvrerie qui métamorphose un intérieur en palais florentin, Montaigne aurait peut-être murmuré à mon oreille:
"Nous avons beau nous hisser sur des échasses, mais même sur des échasses, nous savons encore utiliser nos jambes.Et, même sur le trône le plus élevé, nous ne sommes assis que sur notre cul."
 Là-dessus, je pense que nous nous serions assis justement, lui et moi afin de respirer à notre aise !
"Ces choses rendent-elles heureux", lui aurais-je demandé du ton naïf qui à son époque s'accordait avec la modeste condition féminine.
Et, encore mieux, à la manie d'aimable goujaterie de ce Gascon pour lequel l'amour était un délice périlleux et chaque femme une île dont il convenait de s'éloigner si l'on désirait de vivre en paix.L'amour est une mer un tantinet trop tumultueuse, un homme averti s'écarte des sentiments nés d'un volcan ou charriant un ouragan ! que la gent féminine se contente de nuageuse et insaisissable amitié, ou carrément du rôle de gouvernante du foyer !
Or, je suis une femme "savante", espèce redoutable dont Montaigne se méfie, et je m'interroge sur des sujets qui dépassent mon pauvre entendement .
Qu'est-ce que le bonheur ? Cela est-il un dû ? Ou une récompense ? Existe-t-il ou est-ce un conte pour enfants courant après une étoile comme les amants trahis ?
 Montaigne affirmait être trop "tendre" , il avait été le témoin des atrocités de son époque, ces guerres de religion  d'une cruauté intolérable,et souhaitait se défendre lui-même de toute haine inconsidérée envers ses frères humains.
Le bonheur traverse-t-il les âges en restant un leurre ? Un miroir aux alouettes à l'instar de ces beaux objets qui n'engendreront  souvent qu'un contentement éphémère...Les collectionneurs, d'oeuvres rares ou de conquêtes amoureuses se lassent si vite ! confondent-ils la quête de soi avec le caprice irrépressible de posséder ou de séduire ?
Le bonheur, comment le toucher, comment lui donner vie ? Le bonheur emprunte-t-il les traits d'un visage aimé qui s'éloigne ? Un seul être en ce monde l'incarne-t-il ? Ou est-ce une volonté de vivre à tout prix ? Le bonheur se perd à coup sûr, mais se retrouve-t-il ? Vous abandonne-t-il sur votre rocher de solitude avec le mélancolique et vain reflet des jours anciens ?
Ah! le bonheur ! le bonheur, à la mode de Montaigne, serait-ce d'être sur ce sofa bizarre,  libre de contrainte, paresseux et curieux, au sein d'une foule au regard d'enfant découvrant un coffre de pièces d'or ? Aux aguets comme un chat amusé du spectacle des amateurs d'art effarouchés et des vendeurs audacieux ?
Or, ce bonheur égoïste, immédiat, facile est-il digne d'une âme trempée dans l'humanisme, cette ardente volonté d'aller vers l'homme et le monde avec une sagace bonté ?
 Montaigne aurait supporté ce flot déchaîné de détresse féminine de la façon la plus polie du monde. On n'est pas gentilhomme pour rien ! même si on en pense pas moins ...
 "Oui, j'ai honte, aurais-je dit, je n'ai aucun but aujourd'hui, aucune ambition, seule l'envie d'inventer, d'écrire me tente. "
Montaigne aurait marqué alors une très légère attention. d'un hochement de sa belle tête, il m'aurait encouragée; sa curiosité aurait été la plus forte ! j'aurais dit tout bas :
"Ce miroir des vanités me fatigue et me fascine, voyez-vous, ces objets arrogants de perfection ne sont pas à dédaigner, ne cachent-ils tous un artiste, un passionné, un créateur altruiste ? Celui qui les grava, sculpta, modela, celui qui avec un jeu de couleurs imprégna une vulgaire toile du balancement des branches au printemps, de la vivacité des  visages rayonnants. Moi, qu'ais-je fait ? Ais-je mérité même de vivre ?"
Montaigne m'aurait lancé un coup d'oeil étrange, une idée jaillissait, et grâce à moi, une femme de l'an 2017, créature décadente , femme savante si insignifiante !
 " Nous sommes de grands fous ! ", se serait-il écrié à ma surprise effrayée.
"Oh, non, pas vous ! " aurais-je protesté .
"Bien sûr que si, écoutez sans m'interrompre, pourquoi les femmes jacassent-elles aussi étourdiment que des pies excitées sur une pelouse ? "
Je serais restée sage et soumise; et Montaigne de discourir à l'admiration de quelques étudiants des Beaux-Arts qui, attirés par cet homme enflammé, auraient cru ouïr un philosophe tombé de la lune: quelle merveilleuse attraction secouant ce salon ronflant sur sa routine cossue !
"Oui, nous sommes de grands fous. Nous disons: il a passé sa vie dans l'oisiveté; je n'ai rien fait aujourd'hui.-Quoi, n'avez-vous pas vécu ?"
"Mais, aurais-je osé d'une petite voix, vivre, c'est évident, c'est à la portée de n'importe qui, pourquoi s'en glorifier ?"
Montaigne m'aurait foudroyé sur place ! je n'aurais guère rehaussé la piteuse opinion qu'il s'était fabriqué, bien à tort, des femmes de toute sorte, rondes paysannes du Périgord, courtisanes  pommadées sur les balcons de Florence, ou lettrées en coiffes de soie, amies de sa mystérieuse Marie de Gournay, sa  dernière et si tendre amoureuse.
Celle qui fit de lui son idole, celle qui n'aima que lui, ne respira que pour lui, ne rêva que de lui;  jusqu'au dernier souffle du Gascon indépendant qui lui fit ce prodigieux présent  d'accepter sa dévotion ! pauvre Marie de Gournay, douce Juliette Récamier de la Renaissance, amoureuse incorrigible enlevée sur un nuage vers le solitaire invétéré.(Le bonheur est-ce d'aimer un égoïste ? J'aurais gardé cette interrogation pour moi !)
 Rougissante, j'aurais attendu la suite ...
"Vivre , ma chère amie, c'est non seulement la plus fondamentale , mais la plus illustre de vos occupations."
Les sympathiques étudiants considérant mon vieil ami comme un aimable hurluberlu se seraient égaillés en ricanant. Ces malheureux n'auraient deviné que le plus humain des hommes allait leur révéler un secret immortel:
"Mon amie, avez-vous su méditer et bâtir votre vie ? Oui, vous avez fait la plus grande besogne de toutes."
A ce moment-là, mon ami aurait pris une pâleur fâcheuse, j'aurais cru que toute sa personne prenait une teinte grise, seul le regard gris-bleu aurait flamboyé, je l'aurai supplié;
"Je vous en prie, ne me quittez pas trop vite, j'ai besoin de savoir : j'essaie d'inventer, d'écrire, ais-je tort ou raison ? Je ne suis moi-même qu'en noircissant le papier, est-ce perte de temps, égoïsme, sottise, enfantillage ?
 Répondez-moi, mon ami, par pitié, contrairement à vous la solitude m'oppresse, j'ai envie de fuir de ma tour, d'ailleurs elle est glaciale en cette saison ;
comment vous chauffiez-vous en 1579 ?  Votre chère Dame Nature a ses humeurs, et la campagne est morne à mourir, mes amis  sont vivants, c'est vrai, alors que vous pleurez toujours Monsieur de La Boétie, mais, ils sont au loin.
Je ne les reverrai jamais si tel n'est pas leur bon plaisir. L'homme-mari ne veut pas vous imiter et fuir deux ans en Italie en ma compagnie;  il a raison , nous ne possédons pas votre caisse de pièces d'or, bagage fort utile à tout voyageur qui se respecte. Malgré tout, cette raison me semble des plus déraisonnables ! Nos travaux vous paraîtraient vulgaires et communs, hélas, ils assurent notre survie.
Enfin, mon ami, pour comble à mon infortune, nul éditeur sur cette terre n'attend mes" Essais "!"
Montaigne aurait eu un sourire d'une bienveillance extraordinaire.
 Et j'aurais lu dans ses pensées !
Il n'aurait pu m'aider car moi seule suis capable de me comprendre, de trouver mon chemin et de me nourrir de ma solitude inspirée.
Toutefois, en guise d'adieu, ses mots auraient fleuri sur les allées étincelantes du  salon, ce miroir des vanités, et mes doutes se seraient envolés :
"Pour moi donc, j'aime la vie et je la cultive telle qu'il a plu à Dieu de nous l'octroyer...
C'est une perfection absolue, et comme divine, de savoir jouir de son être."
Montaigne m'aurait laissé pour un royaume aux frontières invisibles, un royaume vivant, celui des "bienheureux", et je me serais levée, presque en paix, sans trop en saisir la raison.
"Comme tu as l'air fatiguée ! on dirait que tu viens de parler avec un fantôme ! c'est de voir trop d'objets à la fois, cela t'a donné le vertige, balade-toi et respire .."
L'homme-mari parlait vrai, avait-il lu Montaigne au Lycée ? Le conseil  en valait la peine. Cette absurde conversation avec un fantôme me laissait un goût doux-amer.
Montaigne ne m'avait-il repoussée vers moi-même ?
Je marchai d'une potiche inestimable à un bureau dont se serait entiché un roi, puis contemplai vaguement une collection d'éventails, menus instruments d'une coquette qui crût à un bonheur évanoui...Ces jolis vestiges de nacre précieuse et dentelles fines racontaient une histoire d'amour et de mélancolie, de fête galante et d'aveux bleus comme le ciel d'un été disparu.
Montaigne parlait bellement mais la tristesse me reprit le coeur.
 Le passé serait toujours vainqueur, rien ne survivait, surtout pas le bonheur, chimère qui semble la carotte proposée aux ânes que nous sommes.
Soudain, une jeune personne attrapa un des ravissants éventails et me dit :
" Vous êtes Catalane, n'est-ce pas, Madame ?"
 Je sursautai ! et elle de m'expliquer qu'elle avait reconnu sur moi un bijou de cette région de Perpignan, terre écrasée de lumière, aride et superbe dans son éblouissant dénuement.
Cette jeune fille si touchante, ne l'avais-je déjà rencontrée ? La voici se penchant afin de déployer un éventail qui orna la toilette d'une mariée de la Belle-Époque; ma mémoire évoque  un tableau connu en Languedoc ....
Celui de l'amie et hôtesse en sa noble maison du vieux-Perpignan du fantasque Picasso fuyant une tempête féminine...Une farce de mon imagination toujours lâchée en liberté ? La jeune fille me sourit et l'illusion perdura.
La ressemblance jaillit, saisissante ! je devais savoir !
"Tout le monde doit vous le dire bien sûr, vous me faites penser au portrait de ce modèle aimé  certainement en secret par Picasso...Cette aimable grande dame de Perpignan.. Paule de Lazerne..."
Et l'inconnue gracieuse de répondre:
" C'est mon arrière-grand-mère !
Le plus insolite et charmant des tableaux du Salon , c'était ce portrait vivant ...
Je repartis en emportant cette poésie née du hasard et de l'instant .
Une leçon de Montaigne peut-être ?

A bientôt,

Lady Alix
Peut-être Marie de Gournay, admiratrice
et amoureuse de Montaigne en 1588

vendredi 3 novembre 2017

Un galant homme en Italie; Montaigne !

Montaigne est vivant !
Il  suffit pour s'en convaincre de lire une phrase au hasard des Essais, de rencontrer sa belle humeur en Italie ou en Suisse, de lui emboîter le pas sur les routes sinueuses de Toscane.
C'est un ami qui vous parle de tout, de rien, sans jamais se départir de sa curiosité puissante et de son humour tempéré de bienveillance humaniste. Il est à vos côtés et ne vous lâche plus ! vous le jugez fantasque, fougueux, Gascon bavard, amateur de femmes rebondies et adorateur de danseuses sveltes, gourmand des beautés spirituelles et  et soucieux de son bon régime, austère et paillard, grave et cocasse, vous n'en pouvez plus ! ce n'est pas un philosophe, c'est un amoureux ! que non pas,
un amant des moindres joies, drôleries, tendresses, surprises de la vie.
Son journal de voyage en Italie s'écrit sur la selle de son cheval, au pas, au trot, et parfois la plume s'emballe, on part au grand galop !
Montaigne s'en va de sa tour en 1580, il ferme la porte de sa bibliothèque adorée, et embrasse sur les deux joues son épouse au caractère si piquant que seule la fuite paraît opportune afin d'éviter quelque emportement vulgaire...Montaigne aime les femmes, c'est la preuve de son appétit d'existence, hélas, c'est souvent la loi conjugale, la sienne, il ne la tolère que d'assez loin.
Une exquise femme savante, Mademoiselle de  Gournay, aïeule des précieuses amies de la marquise de Sévigné, se glissera en son âge mûr, huit ans après ce vagabondage héroïque et truculent en Italie, Suisse et Allemagne, dans ce coeur soigneusement mis sous clef.
Nul ne sait si la belle amatrice de grec ancien s'est aventurée plus avant que dans la "librairie" du solitaire. L'histoire a ses mystères, laissons reposer en paix les étranges passions d'un homme qui prétendait les gouverner.
Épouse et fille, Françoise et Léonor de Montaigne, eurent droit aux adieux ; puis, Montaigne détala l'espace de dix-sept mois ! sous le prétexte de soigner sa maladie de la pierre héréditaire par les eaux revigorantes des sources célèbres d'Europe...
Transporté d'allégresse à la perspective des horizons neufs, dûment entouré d'une suite de gentilshommes ainsi qu'il sied à sa haute condition, radieux de déambuler de la Suisse à l'Allemagne et de s'évader vers l'Italie, entre mythe romain et  poésie Toscane, il se consacre à la passionnante étude de ses semblables.
 Un certain Stendhal songea-t-il à lui en descendant vers Florence, ivre d'amour et de bonheur, allègre et bondissant, regard ébloui vers la coupole du Duomo, chatouillé par les parfums des roses sauvages et des glycines ?
Montaigne, je l'imagine, maigre, d'une grande allure sur son cheval nerveux, et je sais que frappé d'émotion à la vue des hommes, femmes et paysages, s'il m'avait connu, moi, en mon manoir du Sud-Ouest , moi dont le père aurait été un compagnon d'armes du Gascon Blaise de Monluc,( guerrier humaniste et amant invétéré de l'Italie au point de recréer la suavité Toscane en sa rude Gascogne), eh bien, il m'aurait écrit !
D'ailleurs, sous le soleil de Rome ranimant la verdeur du méditatif Périgourdin tiré des délices austères de sa bibliothèque, un de mes" cousins", le petit-fils de l'illustre Maréchal de France, le jeune et fringant Blaise de Monluc, fera claquer au vent de l'aventure le prénom de son grand-père en jouant le rôle d'écuyer aux côtés du seigneur de Montaigne.
Et, voilà ce que l'écrivain fantasque aurait tracé, afin d' égayer mon mortel ennui provincial, de toute la vigueur de sa plume d'oie taillée par un des pages de sa glorieuse escorte : un journal d'humeur , ironique et franc; tissé de confidences amicales mettant un point d'honneur, à l'instar des "Essais", à refléter son auteur.
 L'écriture comme un coup d'épée ! ou de chapeau !
Sans nul doute aurait-il songé au fastueux premier grand duc de la lignée des Médicis, Cosme de Médicis, ce descendant, par" l'amour", du superbe et quasi légendaire Cosme l'Ancien, père de la Patrie, bâtisseur de tant de palais et génie de la grandeur florentine. en 1580, le fils du souverain exemplaire n'égale guère son père. François premier de Médicis mène une existence incertaine et malsaine, ses ennemis souhaitent sa fin, et il n'a d'ailleurs que sept années à vivre avant d'être assassiné
.Les beautés de Florence sont l'oeuvre magistrale de son père et de ses ancêtres qui firent du mécénat un symbole familial avec une intuition et un panache inconcevables à notre époque où l'idéal du beau plonge dans un abîme de perplexité.
Montaigne garde en lui le caprice irrépressible du confort, le goût du plaisir et la faculté à attraper au vol les cadeaux du destin.Je  suis sûre de ne recevoir aucune" lettre" amère, agacée, furibonde .
Voyager est un art à la Renaissance, les sots se plaignent, les humanistes s'amusent.
Voyager devient une philosophie !
 Florence mérite bien le nom de la "belle", griffonne-t-il en italien, langue qu'il gouverne avec ardeur. Toutefois, l'enivrement face à un spectacle qui le soulève d'enthousiasme, lui l'adepte des danses, Montaigne l'a encore davantage ressenti à Lucques!
Au bal populaire !
Montaigne m'écrit sans se soucier de dicter ses joyeuses observations à son secrétaire ! il raconte dans la flamme de l'inspiration et le bonheur d'exister;  il éclate de belle humeur sinon de santé; le malheureux lutte en souriant contre l'épuisement; la faute en est à la chaleur qui le force à dormir sur les tables des auberges, au vin capiteux qui lui inflige des migraines, à la nourriture, et à sa cruelle maladie de la pierre.
 Eh bien au diable  ces désagréments ! il est si entouré de soins, d'égards, d'hommages , d'affection même, par les habitants de Lucques que ses maux quotidiens (il ne nous en épargne aucun détail) sont, grâce au Ciel pour ses" correspondants " à travers les siècles, mis à l'écart.
 L'important dans cette trépidante citée de Lucques, ce sont les rondes, ce sont les sarabandes menées par les agréables belles "plantes" du cru; et les prix dont le docte philosophe tout enamouré gratifie ces douces et vives créatures.
Sont-elles pourvues de beaux "tétins" à l'instar de Bianca Capello, maîtresse du duc François premier de Toscane, nouvellement épousée par son amant ? En vérité, s'écrie Montaigne en frisant sa moustache de chat gascon, les dames de Lucques valent autant que l'on s'y arrête que les  bains et sources de leur ville !
Et, le Gascon les vante en italien, langue qu'il emploie avec un brio et un naturel hors du commun sur le chemin du retour, vers la France et les honneurs qui viennent de fondre sur lui et dont il se passerait fort bien . Le tout nouvel élu , à contre-coeur,maire de Bordeaux s'enhardit alors une dernière fois à combler de bienfaits, sans se draper dans une sotte hauteur,  les jolies filles de cette accueillante ville de Lucques :
"Je donnai un bal de paysannes et j'y dansai, moi aussi, pour n'avoir pas l'air dédaigneux."
Montaigne adore la danse, son rare talent s'ajoute à ses manières courtoises, le voilà adoubé chevalier  d'une fête vouée aux grâces féminines:
"Je fus bien aise de faire cette galanterie au commencement de l'année. Cinq ou six jours auparavant j'avais fait publier la fête dans tous les lieux voisins: la veille je fis particulièrement inviter, tant au bal, qu'au souper qui devait le suivre, tous les gentilshommes et les dames qui se trouvaient aux deux bains, et j'envoyai à Lucques pour les prix.
 L'usage est qu'on en donne plusieurs pour ne pas paraître favoriser une femme seule préférablement aux autres ; pour éviter toute jalousie, tout soupçon, il y a toujours huit ou dix prix pour les femmes et deux ou trois pour les hommes ."
Montaigne est Gascon jusqu'à la plume de son chapeau , or il y a un peu du gentilhomme écossais en chaque enfant de la Dordogne...Notre grand organisateur des bondissantes réjouissances ne gaspille pas étourdiment ses écus ! il se rengorge d'obtenir un prix fort honnête en achetant colliers de perles, tabliers de taffetas (les premiers prix ), coiffes de gaze (lots de consolation) ; et d'élégants escarpins pour mignons pieds de danseuse: cadeau si précieux que le Gascon n'hésite pas à le prodiguer au mépris des règles du bal à une ravissante créature qui manifestement le vaut bien !
"J'en donnai une paire à une jolie fille hors du bal" a le front de confier ce séducteur avare, une fois n'est pas coutume, de détails ...cette heureuse élue suscite-t-elle la féroce jalousie des paysannes accourant en troupe vers cette pluie de présents ? Un roman d'amour léger palpite-t-il sous le voile  des festivités ?
Montaigne se tait ! autant dire qu'il avoue !
La fête commence ! habile diplomate et fin connaisseur de la psychologie de l'éternel féminin, Montaigne supplie avec l'emphase du Gascon les "dames les plus distinguées" de lui venir en aide.
Le rusé cherche à éviter d'être pris pour un trop galant amateur de beautés du cru, et il a compris que ménager la susceptibilité des épouses de notables lui épargnerait d'amères remarques ...
Aussi explique-t-il à ces nobles dames ceci:
" Je leur dis que n'ayant ni le talent ni la hardiesse d'apprécier toutes les beautés et toutes les grâces et les gentillesses que je voyais dans ces jeunes filles, je les priais de s'en charger elles-mêmes et de distribuer les prix à la troupe selon le mérite."
 Or, Montaigne est à la fois très sage et très fou : à travers l'écran vertueux des dames distinguées, c'est lui le maître du jeu, l'arbitre de la fête ! admis à donner son avis, le voilà à son affaire , émoustillé, fringant, sémillant, reverdi, rajeuni :
"J'allais choisissant des yeux, tantôt l'une , tantôt l'autre, et j'avais toujours égard à la beauté et à la gentillesse: d'où je faisais observer que l'agrément d'un bal ne dépendait pas seulement du mouvement des pieds, mais encore de la contenance, de l'air de la bonne façon et de la grâce de la personne."
Le jugement de notre Gascon est si parfait que la fièvre gagne le bal ! Montaigne est ensorcelé , il a enfin trouvé ce qu'il cherchait en Italie, le coeur de son voyage bat au rythme de ces danses aux figures antiques. La vie devient ivresse, et notre ami trace sur le parchemin ce cri spontané, cette louange vibrante sur l'échelle des siècles:
"C'est véritablement un spectacle agréable et rare pour nous autres Français de voir des paysannes si gentilles, mises comme des dames, danser aussi bien, et le disputer aux meilleures danseuses, si ce n'est qu'elles dansent autrement."
Voilà un éloge démocratique !
La magnificence du seigneur cavalier n'a point de bornes: "J'invitai tout le monde à souper" précise Montaigne. On craint pour sa bourse, la ruine le guette-t-elle ? Quelle idée de faire le superbe ! miracle : nourrir la compagnie à la mode italienne se révèle une économie ! Ces gens de Lucques vivent d'amour, de danses, de leur merveilleuse eau et se contentent de quelques poulets en guise de festin des Dieux ! Montaigne est sauvé !
L'image simple et rayonnante de ce bal ternira même les grandes fêtes de Florence aux yeux de notre ami si proche des joies simples et des petites gens .
A l'exception d'une course de chars, le 23 juin, date où les Florentins malmenés par la chaleur
étouffante ne mangent plus que citrouilles, melons, amandes et mêlent de la neige au vin. La course a lieu par une canicule éprouvante sur" une belle place carrée " ; comme en un roman courtois, les balcons débordent de belles dames, le peuple encourage les chars depuis des estrades, on hurle, on vitupère, on acclame, on jurerait les jeux du Forum de Rome, et Montaigne saisi d'admiration approuve cette liesse aristocratique et populaire !
Sa plume  affirme en italien :"Ce spectacle me fit plus de plaisir qu'aucuns de ceux que j'eusse vus en Italie, par la ressemblance que j'y trouvais avec les courses antiques."
Notre ami flâne dans les rues encombrées de Florence, observe le manège des courtisanes(il ne nous en dit pas plus ...), soupire de joie en écoutant les bergers un luth à la main sur les collines, achète à la librairie des Juntes, la plus célèbre d'Europe à l'époque, "un paquet d'onze comédies", et sent son coeur se gonfler d'émotion en voyant imprimé le testament de Bocace ...
Hélas, les "grandes vacances" de Monsieur de Montaigne ont une fin ...
A nous, il reste ce "Journal de voyage", inclassable, picaresque, égoïste, tuant de franchise, et si terriblement irrésistible qu'il insuffle la folle envie de filer droit vers l'Italie !


A bientôt,

Lady Alix

Une beauté italienne qui aurait emporté le coeur de Montaigne !
                                             

samedi 28 octobre 2017

Lettre de château à un ami disciple de Montaigne sans le savoir

Mon ami,
voici une lettre de château pour vous qui nous reçûtes en vos tours.
Votre citadelle m'incite au maniement infiniment risqué du beau passé simple un peu oublié.
Or, vous méritez cet effort : l'élégant, le rare, l'exigeant, l'extravagant passé simple, c'est vous !
Vous êtes fort simple et fort aimable, et votre château s'attache comme un chêne à son vertigineux passé. Mais, cette simplicité de votre caractère se retrouve dans les lignes simples et pures de votre citadelle aux pierres d'un blanc irréel à la tombée du soir.
Vous nous conviâtes dans la lueur d'or rouge d'un soir d'automne encore frissonnant de pluie.
L'homme-mari et moi-même, en quittant notre charmante gentilhommière enfouie sous ses feuilles mortes, n'eûmes qu'un vallon à traverser.Trouant les ramures élevées, vos tours apparurent comme un défi nacré par un rayon solitaire.
 Un chemin, un bout de parc, une prairie, un jardin de buis, un cours d'eau, soudain, un pont romain ou médiéval ( je n'en sais rien et me contente de l'aimer).
L'émotion monta, nos bavardages cessèrent, nous baissâmes le ton et avancèrent d'un pas lent. Il est bon d'aller sur la pointe des pieds en un lieu devant lequel notre pauvre petite personne ne compte franchement pas beaucoup ! vous ne nous guettiez guère; le silence maintenait sous cloche votre domaine immobile. Pas un souffle d'air, les oiseaux épuisés après l'ondée replièrent leurs ailes sur notre passage et ne saluèrent pas notre arrivée. Nul gonfanon ne s'épanouit au faite de votre donjon, nulle trompette ne répandit son vacarme  en notre honneur.
 Pourtant le mur des siècles me sembla frémir sur les douves dormantes. Mais ne suis-je la première victime des bonds absurdes de mon imagination ? Le ciel d'un gris foncé terni par l'averse rendait plus claires vos hautes murailles. Cette blanche citadelle en prenait une légèreté de château construit sur les nuages.
 Le donjon s'élançait vers la nuit sans la mélancolie massive des monuments guerriers.
 Par quelle sorcellerie une si lourde maison -forte me parût-elle touchée par la grâce harmonieuse des châteaux inventés ? Ceux qui logent enchanteurs misanthropes, et solitaires invétérés.
Monsieur de Montaigne sorti de sa "librairie" aurait trouvé un vif attrait à méditer chez vous ...
Peut-être était-ce son fantôme qui vous tenait éloigné en haut de vos tours. Peut-être devisiez-vous de concert, vous, hommes cultivés, d'une indépendance farouche, tous deux "ondoyants et divers" et fuyant l'agitation du vulgaire.
Pour en avoir le coeur net, il fallait passer le pont !
J'eus l'impression fulgurante que cette passerelle empierrée pont coupait  mon univers en deux . En le franchissant, je réveillai une fatalité, une force irrépressible, une âme laissée en chemin et qui voulait se relever de sa chute. Assurément, le pont était hanté ! Je n'osai le dire de peur d'être traitée de farfelue par nature.
Cette certitude ne me causa nulle peur, juste une étrange mélancolie. Je restai un long moment à regarder les eaux gardiennes sans savoir s'il me fallait  m'avancer ou m'enfuir. Votre maison s'interrogeait à mon sujet : je la sentais perplexe ! patiente, soumise, j'attendis son verdict.
Vous n'apparaissiez toujours pas !
Nous étions-nous trompés de jour, d'heure, de mois, d'année ? Ou un monstre tapi dans les vastes replis de cette forteresse vous avait-il dévoré ? L'homme-mari armé de son solide bon-sens marcha ferme et décidé vers votre porte, m'abandonnant en proie aux indicibles humeurs que seuls suscitent les endroits marqués du poids du passé.
 Un appel amical intempestif retentit, brisant le cercle infernal des nostalgies intangibles; de vieilles connaissances s'éparpillèrent autour de la chapelle close, le lien impalpable m'unissant au passé venait de choir.
 Le rêve était mis en déroute. La réalité claquait comme un fouet. Je devais suivre la cohorte amicale et assister à une réception des plus distinguées. Le passé enseveli au fond de cette citadelle n'avait qu'à se tenir tranquille. Et moi encore davantage ! mon Dieu, quel ennui et quel dommage !
Mais où vous cachiez-vous ?
La grille étreignant votre entrée s'ouvrit par surprise.
Au moment précis où nous ne vous espérions plus, vous apparûtes les mains tendus. L'escalier à vis déborda de joyeux vacarme, je vous suivis, et manquai m'esquiver vers je ne sais quel corridor sombre.
Trop tard !  je fus assise en un beau salon comme une enfant insupportable qui participe à une réunion de grandes personnes.
Heureusement, vous êtes sensible, Montaigne est décidément votre frère spirituel, votre "jumeau d'alliance", vous comprenez ma courtoise conduite envers un vieux château. C'est un bateau errant sur la houle des souvenirs mortels, on ne frôle pas avec indifférence les amours enfermées dans l'épaisseur des murs. D'ailleurs, on ne visite pas un château, il vous guide, s'il y consent, lui-même. s'il n'y consent pas, vous n'en verrez que l'écume, l'apparence, souvent prenante, belle, curieuse, mais offerte à tous.
 Le secret qui donne son sens à ce monceau de pierres, vous n'y aurez pas droit et vous aurez perdu votre temps.Vous repartirez comme en exil, vous serez rejeté, peut-être pour toujours ...
Vous m'avez ainsi permis d'aller, avec l'alibi d'enfants délurés à la main, de pièces énormes en minuscules salles, de chambres d'apparat à salle des gardes.
Les merveilles emplissaient mes yeux et la mélancolie s'emparait de mon coeur. Je ne voyais rien de ce que je cherchais. Je savais qu'il y avait, quelque part en ce dédale, une pièce singulière. Si elle n'existait pas, tout cela ne serait qu'un décor magnifique.
Je crois que c'est vous que je cherchais. Pas l'hôte affable écoutant ses invités; l'humaniste aussi secret que sa maison. Celui qui, à l'instar de Montaigne aurait pu confier qu'il dresse autour de lui un épais rempart contre les contraintes de toute espèce.
Le coeur de la maison devait battre à un détour des couloirs, je le sentais, et ce furent les enfants qui le trouvèrent en criant de joie.Vous devinez que je vous parle de votre bibliothèque, et vous soupirez. Que diable puis-je y voir que les autres n'y voient pas ? " Elle n'a rien d'extraordinaire, pensez-vous , c'est une grande salle, presque sous les toits, ses livres ne sont ni très rares, ni très précieux, ni très anciens".
Vous dites vrai et vous vous trompez.
Sans livres aimés, rangés avec soin, parcourus avec l'étonnement de la redécouverte, alignés sous la lumière, feuilletés en rêvant et interrogés à l'instar d'amis perdus et retrouvés, fidèles et discrets, une maison est morte.
Nouveau Montaigne en votre " librairie ", vous goûtez le ravissement de la solitude, vous vous  y adonnez à l'égoïsme clairvoyant.
Si vous vous prêtez parfois à autrui, vous ne vous donnez qu'à vous -même.Votre bibliothèque pourtant se tait. Elle ne parlera de vous que si vous y consentez.
Toutefois on y devine votre souci de l'équilibre, votre méfiance innée envers les passions désordonnées, votre lumineuse envie d'harmonie et votre superbe pari : celui du bonheur au delà des épreuves bien humaines.
 Là encore, ces mots de Montaigne pourraient être les vôtres:
"Toutes les opinions du monde en sont là , que si le plaisir est notre but, quoiqu'elles prennent divers moyens. Pour moi, j'aime la vie ..."
Mon ami, je vais finir cette lettre de château de crainte de vous lasser.
Soyez fier de vous, de votre citadelle et coulez d'heureux jours dans votre refuge humaniste !
Si vous m'invitez à nouveau, je viendrai les mains chargées  des "Essais" de Montaigne, ne fut-il avant vous, le plus heureux des hommes en sa bibliothèque, en ses tours et en sa vie d'honnête gentilhomme, à la fois acteur diplomate et grave magistrat, retiré des alarmes mondaines, audacieux voyageur et incorrigible épicurien  ?

A bientôt,

Lady Alix
La tour de Montaigne abritant sa bibliothèque

jeudi 26 octobre 2017

Lettre à un ami toujours en voyage

Mon ami,
vous savez à quel point je vous admire et vous trouvez ce sentiment parfaitement justifié: n'êtes-vous pas admirable ? Vous m'avez convaincu depuis vingt ans de votre jugement sagace et de vos talents variés ! douter de vous m'est impossible ! ou presque ...Car, en dépit de vos belles expériences de la vie, de vos innombrables périples autour de notre planète, et de votre esprit affûté par des missions aussi dangereuses que celles confiées à James Bond, vous vous trompez sur un point d'une extrême importance.
Je le sais, ces mots  implacables vous hérissent." Les mots sont  parfois des couteaux", me disiez-vous, il y a peu.
Voyez-vous, les mots sont ce que l'on veut en faire, je vous envoie  aujourd'hui des parfums et des sourires, des roses d'automne et mon avis sur une question qui nous oppose.
Vous vous étonnez que je sois recluse en ma campagne à longueur d'année, en même temps, vous me prenez pour une timorée qui se contente d'un peu d'air frais et de quelques fauvettes, merles, écureuils et chats réclamant nourriture. Vous me soupçonnez de rester prisonnière de mon jardin par ma propre volonté !
Vous balayez d'un geste agacé mes obligations rustiques, vous pensez que j'extravague en vous expliquant qu'un avion ordinaire, une navette entre Toulouse et Paris, un vol de la province vers Rome, signifient pour moi une aventure de pionnier du ciel; vous refusez de m'entendre quand je vous assure que mon banquier est un démon récalcitrant et que l'administration fiscale est déterminé à m'assassiner.
Vous êtes convaincu que tout passe sans laisser de traces autres que dans la pierre;  mais avec de sérieuses réserves ! à votre avis impitoyable, une vieille maison n'est belle que rajeunie, remodelée, poncée et impeccable de la cave au grenier. Les stigmates du passé vous semblent la faute de goût par excellence.
Je n'ose savoir si vous faites preuve d'aussi peu de pitié envers nous, pauvres mortels usés et ridés ! Bientôt, je ne l'ignore pas, vous me considérerez comme une ruine impossible à relever !
Cette certitude incertaine me tuerait si je ne préférais en rire . Avez-vous tort ou êtes vous excessif  en dépit de votre culte à la déesse Raison ?
Vous ne pouvez avoir tort, d'abord car vous êtes hors du commun, ensuite parce que personne sur terre n'a jamais vraiment tort ou vraiment raison
 Le monde ne palpite pas dans les livres, il faut aller à sa rencontre, répétez-vous à la mauvaise tête que je ne suis pas. Je voudrais bien m'envoler les yeux grands-ouverts sur toutes les péripéties cocasses et frappantes qui sont le sel et le pain des sillonneurs invétérés de villes gigantesques ou hameaux misérables, des arpenteurs de steppes venteuses, mers vertes et violettes, îles perdues et montagnes démesurées.
 Hélas, les routes aériennes et terrestres ont des barrières invisibles que je ne franchirai qu'après découverte d'un trésor au secret de mes cheminées ou au plus sombre de nos souterrains.
Soyez bon, soyez compréhensif, amusez-vous au contraire du récit de mes escapades au sein d'un petit monde intangible, saupoudré de convenances exquises, tissé de lettres de châteaux, titillé de baise-mains, empli du suave tintement des cristaux, embaumé des senteurs remuant coeur et âme de ces maisons vastes comme des navires où les meubles dégoulinent de cire d'abeille, où les nappes de lin fané  sont brodées de couronnes et monogrammes demi-estompés.
Ce sont des voyages que n'aurait pas dédaigné Proust, et encore mieux, pardonnez-moi cette comparaison audacieuse, Woodehouse ! je sais, vous allez me tancer, mais je tiens à régler notre amitié sur l'heure de la franchise, ne la confondez pas avec l'insolence.
Sachez que jamais je ne me moquerai de vous ! de moi-même par contre, certainement !
Mais j'aime à la folie  les codes désuets quand ils sont animés par des caractères bien trempés, très au-dessus de la froide et rigide bienséance.
Voyez-vous, la"vie de château" est souvent d'une drôlerie charmante qui remplace bien une croisière au long cours.
Vous souvenez-vous du château de Blandings cher aux lecteurs de l'impertinent Woodehouse ?
Notre terroir gaulois pimenté de civilisation latine ne rivalise certes pas avec les prouesses des architectes anglais capables d'édifier de fiers mausolées sur de vertes pelouses.
Pourtant, il m'arrive de temps à autre d'avoir la joie et l'honneur de toquer à la porte d'un monument qui abrite en son vaste coeur un marquis et une marquise terriblement charmants, deux amoureux octogénaires qui se querellent pour un oui, pour un non, pour un verre de trop, un souvenir faux ou un jugement sagace, avec un acharnement de jeunes mariés.
On n'ose plus compter leurs anniversaires conjugaux, l'or est distancé par le diamant et le platine semble gagner du terrain ...
L'amour qui dure aurait-il besoin de piquant, de passion, de tendres duels, d'adorables prises de bec ?
Ces noces bénies sursautent sur un volcan et s'apaisent sur un sofa, le doux bavardage renaît, les spectateurs légèrement inquiets se rassurent, la domestique présente les coupes de champagne. Et les objets ravissants glanés durant toute une longue vie de collectionneurs exultent dans leurs vitrines: ils ne risquent plus rien.
Ainsi que le dirait Musset:" la tempête s'éloigne et les vents sont calmés "...
Autour d'eux, c'est l'opulence de bâtiments que l'on se plaisait à la Belle-Époque, à remplir de domestiques de famille, zélés, empressés, un tantinet flagorneur, et s'ingéniant à veiller sur les rouages d'une maison aussi difficile à gouverner qu'un royaume en miniature.
De nos jours, en longeant les logis des valets d'autrefois, les poules caquettent, le chien débonnaire se garde bien d'aboyer de façon inconsidéré, le chat s'enfuit, et la fidèle aide ménagère s'écrie :" Ah ! vous voilà déjà ! " alors que vous vous êtes forcés de respecter l'heure dûment prescrite par la maîtresse de maison .
En France, l'heure est un problème des plus épineux . Il est chic d'arriver en retard dans je ne sais quel milieu snobinard, mais en province les familles élevées selon  la rigoureuse étiquette militaire s'agacent et vous foudroient d'un regard offusqué si vous survenez vingt minutes trop tard ; par contre, aux alentours de Toulouse, vous avez toute latitude d'observer le légendaire" quart d'heure " de grâce, usage devenu proverbial...
Si d'aventure vous méprisiez ce rite, les maîtres de maison vous prendraient pour une personne qui ne "sait pas vivre" ! au contraire, si un exilé d'Helvétie vous convie à admirer les beaux détails de sa demeure historique sauvée de la ruine grâce à son opiniâtreté de montagnard patient, vous tremblez à l'idée de vous garer devant ses splendeurs une seconde avant ou, pire, après, l'heure indiqué.
 S'il s'agit d'un natif de la perfide Albion, attention, la souplesse de votre amphitryon est apparente; les Anglais, à l'instar des chats gardent leurs sentiments à l'abri d'une réserve élégante, on vous fera payer votre désinvolture en vous obligeant à ingurgiter le whisky le plus corrosif qui soit distillé par une bonne vieille fabrique familiale du côté du Loch Ness. C'est dire que vos chances de rentrer sur vos deux jambes seront des plus minces ...
Me voici sur le seuil de notre château de "Blandings" à la française. La terrasse prolonge avec courtoisie une vue délicieuse sur le parc hésitant entre l'apparat ordonné par la raison jardinière sacralisée par Louis XIV et la fantaisie savante d'un héritier de Capability Brown. L'immense pelouse est le coeur d'un champ de bataille sur lequel s'affrontent ces deux façons de vivre au jardin ! je contemple le miroir d'eau en essayant de me cacher à quel point j'en suis jalouse quand mon hôte me prend par surprise:
 "En réalité, me confie-t-il dans un murmure, c'est un ancien abreuvoir, je l'ai camouflé, et l'illusion est parfaite, vous êtes bien d'accord ?"
Comment ne le serais-je pas ? Il est de bon ton d'approuver ses généreux mortels qui vous incluent dans leurs délicieuses invitations ! politesse ou pas d'ailleurs ,je suis du même avis que ce sémillant et taquin" Lord Emsworth français". J'aurai juré que ce bassin du plus romantique effet était un caprice datant d'au moins deux siècles ! rougissante d'émotion, je suis mon mentor et tend une main prudente à la compagnie vêtue de tweed et enrubannée de foulards Hermés.
On ne sait jamais là encore quel sera le bon plaisir de l'étiquette provinciale.La plupart des exquis messieurs éduqués depuis leur jeune âge à la délicate pratique du "baise-main" s'étonnent de votre franche poignée féminine et vous corrigent de cette rudesse en se courbant avec autorité.
Émue, je comprends en un clin d'oeil ce que l'on attend de ma maigre intelligence mondaine, j'abaisse une main que le galant invité relève en se contentant de s'incliner vers elle. Si par hasard , mon épiderme est effleuré, la chose est d'importance, une déclaration discrète serait-elle suggérée ?
Ciel ! si j'avais un éventail, j'en effleurerais l'impertinent !
Quoi qu'il en soit, un sourire effacera la moindre entorse au protocole ! hélas ! toute réception campagnarde comporte un charmant hurluberlu s'imaginant que mes joues sont un jardin public et qu'il convient de leur administrer quelques bises de bienvenue. Si je connais le malheureux, j'accepte, sourie, et lui pardonne avec grâce.
 Le cas est plus ennuyeux face à un inconnu : je résiste à l'envie de retirer ma joue glacée, toujours avec le sourire.
 Les bonnes manières déferlent du coeur, c'est la loi secrète régissant les convenances .
Aimez donc ! aimez vous asseoir à côté d'une personne qui vous sourira, et , à son instar, rayonnez ! Mon cher ami, la peine que se donnent nos hôtes doit être ainsi récompensée.
Et, le soleil sentimental brillera sur la conversation humaniste, les plaisanteries spirituelles, les fauteuils "à la reine", et les bouquets s'échappant de porcelaines aux filets d'or.
Les sujets entrepris seront amenés par la maîtresse de maison qui en surveillera les périls, adoucira les épines et arrêtera d'un coup les déroulements quand la "gouvernante" du grand jour entonnera timidement l'antienne fameuse:" Madame est servie".
A son ton appliqué, vous devinerez que cette phrase proverbiale a coûté de nombreuses répétitions.
Voici la grande table ovale et ses deux pôles: deux beaux vases regorgeant de fruits de céramique;  on approuve avec encore de beaux sourires son coeur d'argenterie, une tour étincelanet piquée de fleurs.  La maîtresse de maison, plan à la main, répartit les heureux élus selon leur rang et, c'est plus prudent même si cela n'est pas écrit dans les doctes manuels, leurs liens ou leurs goûts.
 Il va de soi que le charmant gentilhomme à ma droite me présente ma chaise, et je lui lance un regard lumineux !
Aujourd'hui, en l'honneur d'invités d'outre -Manche, le maître de maison trône à un bout de table, son épouse à l'autre. Les couverts par contre sont posés à la française, le regard étonné des amis "vieille-Angleterre" n'échappe à personne, vite, nous nous empressons de retourner les fourchettes qui pointent dorénavant leurs dents sur nos mines françaises effarouchées par cette audace.
L'entrée délie les langues, on ne se méfiera jamais assez de la fausse candeur des" oeufs mimosas", les vins excellents attisent l'irrépressible flamme des débats politiques, la maîtresse de maison tente d'endiguer ce flot, les convives s'y précipitent !
L'Europe remplace Héléne de Troie, les uns la honnissent, les autres l'adorent, le dessert nous sauve la vie, la paix se signe devant les tasses à café.
 La maîtresse de maison fait admirer une belle pendule ancienne, la pluie anglaise berce mon humeur rêveuse,(peut-être vais-je songer à vous oeuvrant dans une contrée lointaine) et fait soupirer d'aise nos amis britanniques qui déploraient notre climat insolemment sec...
Seule la campagne française, mon cher ami, nous permet ces voyages au pays de "la douceur de vivre"...
Je vous embrasse en déployant un éventail à monture de nacre en guise d'au-revoir",

à bientôt,

Lady Alix


mercredi 18 octobre 2017

Lettre à un ami qui me croit en Italie

Je ne vous écris pas d'Italie, pourtant on s'y croirait ...
Tout d'abord, voici le fleuve jaune étoilé de reflets glauques, le Palais Rose, la cathédrale au toit vert, la danse lourde des statues de bronze, aux formes féminines bien amples, la ronde légère des cariatides élancées, bien grecques, et la majesté des colonnes à la blancheur rosée le long des belles Allées.
 On reconnaît des souvenirs florentins et un plan romain, une gravité protestante et une opulence païenne de fruits et de fleurs et de confiseries. Et cette atmosphère insouciante qui se mire sur les eaux d'or -vert du Tarn paresseux et de son Tescou, affluent placide qu'Octobre triomphant teinte de feuilles enflammées.
Le ciel est bleu par dessus les toits de tuiles grenat clair ou rouge foncé,et les rangées de balustres blancs ou rouges. Les pavés des rues envoient des reflets d'aigue-marine. Au centre de la place tutélaire, un cadran solaire irradie de sa radieuse pierre ocre, les dentelles de fer dessinent un poème de guirlandes et feuillages aux tons verdis. Au gré de ma balade, le regard bienveillant d'un grand lévrier de terre cuite vieux-rose effleuré d'or me dévisage du haut de son piédestal à la patine blanchie.
Est-ce une ville ou un arc-en-ciel  ?
Voici, une église forte et fragile, ancrée depuis les temps chevaleresques à l'entrée de la vieille-ville. Une poignée de rues, et je rêve devant "l'ancien-collège", vaisseau de rubis rosé qui avant d'être un collège de Pères Jésuites , magnifia la puissance d'un receveur des Tailles, le sire de Coulomb, au temps du Roi-soleil.  Ce géant austère me semble  impeccable, si différent du gouffre de mes souvenirs ! ce monument hiératique porte peut-être en ses robustes flancs " l'Académie des Belles Lettres " qui depuis Louis XIII s'efforce d'encourager au bien et au beau, aux Arts, aux Sciences et aux Lettres toute la population de la citée.
Cet esprit exalte mes souvenirs de conférences aux sujets élevés, incompréhensibles à ma cervelle de petite fille ! mais que j'admirais père et grand-oncle subjuguant de doctes et sérieuses assemblées !
je ne comprenais pas grand mot, mais ma patience n'avait aucune bornes avec l'aide d'un livre de "Fantômette" dissimulée dans ma poche  et un paquet de "fraises tagada" comme compagnon de route...
Au hasard heureux de ma lente et fantasque promenade, c'est encore l'Italie : une place rose  aux dalles gris-perle usées par les siècles, des arcades soutenant de nobles maisons qui furent bourdonnantes de fièvre et de révolte en des temps troublés...
Ma balade se déroule comme un ruban de soie. C'est le tour du théâtre aussi harmonieux qu'un air de Mozart, puis, dans un vallon à deux pas du "Pont -Vieux", du  village de terrasses, balcons, loggias et jardinets.
Ce paradis italien, blotti sur les rives d'un ruisseau disparu, tire son nom mélodieux et sa douceur voluptueuse de son égérie d'autrefois: "La Mandoune", plantureuse, tumultueuse et orageuse beauté dont la ville célèbre l'enivrant souvenir ! à peine plus loin, un ascenseur "Belle-Époque" me fait remonter le temps en descendant vers " Le Jardin des plantes " bordant le fleuve.
En cet immense parc couvert de feuillages, coupé de pelouses, abritant en sa fraîcheur sur les rives de l'affluent immobile, un  banc extravagant formé d'un seul couple d'amants en pierre;  un couple à la passion,immobile tout frémissant d'éternité amoureuse .A chaque fois, ce spectacle sublime  pique mes yeux de larmes.
La pierre a  donné vie à l'amour parfait  !
L'ombre douce de ma grand-mère si aimable avec les oiseaux, si sensible aux fleurs éparses, si indulgente envers mes sottises (n'avais-je un jour inventé de nourrir les poissons rouges de la fontaine en les gratifiant de ma médaille d'or ?) me mène au bout du monde enfantin par un pont tremblant. Me voici en l'île secrète, de l'autre côté de la ville; et je reviens sur mes pas, pensive, craignant que le tendre mirage ne s'efface trop vite ...
Ensuite un faubourg aristocratique aux grâces de "fêtes galantes" roses et rouges, dont les jardins descendent vers le fleuve à l'abri des regards, une émouvante grotte de la Vierge, des jardins secrets  et des maisons amples et cossues où passent les ombres des élégants de la "Belle-Epoque".
Mais, le coeur de la ville est doué d'un pouvoir de fascination quasi entêtant. J'y reviens en flottant sur une houle de nostalgie qui me fait naviguer vers un colosse gardant l'entrée du Palais.
Rien moins que le plus généreux des dieux que l'on pleure toujours, un  "Centaure" de bronze qui n'en finit pas de mourir ...Le robuste génie de Bourdelle !
La cour du Palais me tente comme un amie retrouvée. Mais un caprice m'oblige à  m'enfoncer dans les rues droites aux façades empourprées, roses nuancé de fauve ou encadré de blanc.
Je suis de retour comme Ulysse après son long voyage, je suis chez moi au coeur de la citée de mon enfance et, de nouveau crédule et rêveuse,  j'entends de curieux échos en arpentant les "couverts"; galeries harmonieuses, presque musicales, corridors venteux  sous leurs arcades de briques rougissantes
Ces chemins abrités et ouverts ceinturent la place écrasée par les siècles qui règne à l'instar d'une clairière au fond d'une ancienne citée obscure. Les "Couverts", lieu de réunion, lieu de révolte, lieu de fêtes et de bavardages nocturnes, lieu qu'il faut craindre car si vous effleurez une pierre "maudite", vous n'en sortirez jamais !
Est-ce une ville rose ou un labyrinthe noir ?
Pour vous, peut-être amateur de paysages fabuleux et de villes grandioses, d'horizons sublimes et de monuments admirables, cela n'est jamais qu'une charmante ville du Sud-Ouest de la France.
Une "Calviniste" vaincue  dont le passé tourmenté est mis au fond d'un tiroir ! vous en ferez ce que vous en déciderez, vous êtes libre de vos goûts et votre ironie ! rassurez-vous aussi, je ne cherche pas à   écrire une apologie ou un article d'architecture, et pas davantage un pamphlet historique, ni même une lettre inspirée.
Sauf à vous qui m'inspirez toujours...
Ce fleuve couleur de terre, ces parcs au charme suranné, ces ombres et lumière entre passé et présent annoncent mon escale au pays bleu de l'enfance, mon pèlerinage sur l'épaisseur du passé.
J'évolue  en  une ville que je vois d'hier et d'aujourd'hui et qui garde un peu de mes années éparpillées au vent de l'oubli.
Une ville raide, austère, mais rieuse en octobre, mais pimpante au printemps, enjouée en toute saison, une ville où je marche en compagnie de l'enfant que je fus (et que je suis toujours, on ne cesse jamais d'être un enfant !).
Cette ville aux belles nuances d'arc -en -ciel, c'est Montauban.
Montauban ? Une préfecture dévorée d'un mortel ennui ? Montauban, ville incomprise qui se meut entre d'impalpables dimensions.
Citadelle de briques idéalisée par une lumière d'automne assez glorieuse pour lui rendre son beau visage d'odalisque à la manière de son enfant, le génial, l'intraitable, le beau garçon brun, bouillant et emporté comme Achille: Ingres !
Déjà, le Palais Rose, bâti sur les vestiges d'un château-fort conquis par  le cruel Prince Noir, fils farouche du roi Edouard III, qui tyrannisait la contrée à la fin de la Guerre de Cent ans, a échangé son nom ensanglanté de barbarie contre celui  de Musée Ingres.
 Hommage romantique et généreux à l'artiste qui offrit à sa ville bien-aimée son chef d'oeuvre d'amour et d'espoir: "Le voeu de Louis XIII".
Quel étrange choix d'ailleurs que ce thème paternel si touchant ! pourquoi Ingres se toqua-t-il de ce monarque encore détesté dans la vielle ville ? L'artiste étourdi , enlevé par sa passion oublia-t-il les convulsions terribles de l'été et l'automne 1621, le siège de Montauban , citée héroïque résistant au rythme des psaumes, luttant, de toute la force de ses enfants, contre les boulets de l'armée royale ?
Tant pis pour ces épisodes guerriers, j'aime arpenter, sur la pointe des pieds, la pénombre sereine de la Cathédrale, et lever les yeux vers le pan de mur,sur lequel la Vierge souriante écoute l'humble prière d'un roi malheureux.
Toute la confiance douloureuse d'un homme privé d'un fils, d'un souverain privé d'héritier, d'un mortel invoquant sa mère céleste coule en source lumineuse.
C'est un tableau peint avec l'âme et coloré par le coeur.
J'entends un murmure, la voix de mon père qui dit  à une petite fille extasiée :
" Vois-tu , c'est le plus beau des tableaux d'Ingres, même "Le songe d'Ossian ne l'égale pas."
Je suis une enfant, je confonds Ossian et Merlin l'enchanteur ! mon imagination court le chercher au Palais, musée Ingres, maison des merveilles à l'âge  où justement un rien vous émerveille.
Je ne suis plus une enfant et j'hésite dans la cour du Musée Ingres.
Vais-je oser y revenir ? une mode bizarre tend à métamorphoser les palais et châteaux gardiens des collections précieuses en cliniques ou maisons de repos immaculées.
On s'acharne sur le décor désuet comme si c'était un ennemi impitoyable ! on ôte les tentures, on clôt les passages mystérieux, on filtre le jour, on range les dessins dans des cages de verre, on chasse l'apparat exquis des générations d'esthètes  qui eurent la fierté d'être un tantinet dandy.
Et on finit par rendre un retentissant et splendide musée provincial qui embaumait la cire d'abeille et cachait des baisers volés, aussi insipide qu'une morne plaine balayé par le vent du nord.
La petite fille d'autrefois se souvient de ses fugues à l'heure des inutiles"permanences" et "colles" infligées en son école des Ursulines, grosse caserne à la mine courroucée ouvrant les suaves Allées de Mortarieu, ou plus tard en son beau collège Ingres à la paisible et vaste salle de dessin sous les toits.....
Quand l'impression d'enfermement se faisait trop lourde, le Musée Ingres me servait de refuge.
J'avais ainsi scruté les ténèbres protégeant, derrière une grille close, l'accès du souterrain construit plusieurs siècles auparavant sous le fleuve ...Mythe ou tunnel salvateur ?
Je ne le saurai jamais !
La salle du Prince Noir avec ses instruments de torture ne m'angoissait pas, et le barde Ossian était l'image un peu baroque du grand-père que j'aurais voulu connaître !
Parfois, il est sage de laisser dormir en paix les douces illusions de l'enfance...
Je salue la vaillante église St Jacques, indestructible en dépit de ses destructions et reconstructions multiples, symbole de la tenace volonté de la ville depuis l'époque de la troisième Croisade, et en profite pour chuchoter une prière devant l'autel signé d'Ingres, mais le père !
Jean-Joseph, artiste sculpteur de stuc, de terre et de bois, main habile et esprit délicat, auteur de médaillons de terres cuites chantant la ronde allègre des saisons, et magicien couvrant vers 1790, le plus beau salon de la ville d'envols de fleurs et de fruits et de violons est un conteur ailé.
Ingres le fils aurait-il atteint sa gloire et son brio sans Ingres le père, moins éclatant mais si vif au coeur de la ville ?
Une rue plus loin, et les pots débordant d'orchidées à la délicate nuance de neige fraîchement tombée m'attire dans la boutique tenue par une fleuriste au sourire amusée . Cette artiste de l'arrosoir agite ses mains fines sur un jardin intérieur, une cour égayée d'une fontaine et agrémentée de la plus ravissante ferronnerie qui se puisse créer au dessus de la grosse porte dérobant l'escalier.
Cet éventail virevoltant crispe ma mémoire, je ressors affolée du "Lys blanc" en priant la jeune rieuse de veiller sur mes achats. J'en ai pour une minute ! c'est tout simple, j'ai rendez-vous chez un antiquaire chez lequel j'entrais en tremblant l'année de mes dix ans, et je viens de réaliser que c'est juste là, au beau milieu de cette rue de la Résistance brillante et nacrée.
Toujours les volutes et arabesques des balcons de fer, l'arc-en-ciel chatoyant des façades crémeuses, ocrées, rosées, rougies, mais que de souvenirs fracassés, d'images en miettes, je ne retrouve rien ... Mon antiquaire distingué qui inventait en vitrine le boudoir d'une marquise s'est envolé en emportant sa collection d'éventails à monture d'ivoire, et mes éblouissements d'écolière devant cette mise en scène de la"douceur de vivre".
 Il me reste la consolation de vous écrire place Nationale, je choisis une carte postale avec soin car vous avez un goût trop parfait pour que je l'outrage ! les pigeons froufroutent, les passants me distraient, les nobles demeures me fascinent, mon stylo cesse de vous infliger d'illisibles jambages.
Soudain, une cloche argentine tinte encore du fond de ma mémoire.
Je lève les yeux vers une haute fenêtre sous une frise en terre cuite, à gauche du cadran solaire qui fait l'orgueil de sa maison.
On dirait que l'on m'appelle...
Une once de bonheur pur brouille le présent;  je replonge ...
C'est un matin d'hiver, le matin du 24 décembre, je dois avoir atteint l'âge honorable de 7 ou 8 ans, mon père m'entraîne chez un vieil ami, un érudit, mon père ne connaît que des érudits, distraits du monde, recueillis et pensifs en leurs bibliothèques.
C'est le 24 décembre et nous nous apprêtons à offrir des griottes à un très vieux monsieur, très bon et très austère qui éprouve une légère crainte face aux enfants, ces êtres souvent barbares qui peuvent détruire l'ordre des appartements remplis de manuscrits en grec ancien et de statues antiques.
Je suis une enfant à la fois rebelle et respectueuse; j'aime les tableaux, les livres et l'harmonie des voix parlant bas en un lieu qui me semble immense. Notre vieil ami se rassure, sa gouvernante m'accable de sucreries, elle est si contente de recevoir" une enfant aussi bien élevée" dit-elle, à mon jeune père qui s'étonne presque de ce compliment.
Je ne peux vous écrire tant je suis émue, je sais que vous me comprendrez
Savez-vous que ,je pense à l'enfant que vous étiez ?  Revenez-vous parfois, vous aussi, au "vert paradis" que chanta Baudelaire ?

A bientôt,

Lady Alix
Jardin des Plantes de Montauban
Les amants éternels, transformés en pierre par un enchanteur ! 

mercredi 11 octobre 2017

L'art de retrouver le château du "Grand Meaulnes"

Notre sage adolescence a souvent été bercée par un roman incandescent, pur, indomptable:
 "Le grand Meaulnes" ! conte doux-amer, histoire tragique qui prenait sa source en un château illuminé de rouge et de vert, au coeur d'une forêt blanchie de clair de lune.
N'en gardons-nous, sans l'avouer, le goût fervent des fêtes galantes en habits anciens, des poursuites sentimentales et déclarations exquises, à l'abri des vastes manoirs aux fronts hiératiques ?
Au coeur des souvenirs de nos vies inventées, le héros rebelle d'Alain Fournier, Augustin Meaulnes reste notre prince mal-vêtu à  l'âge tendre et à la tête de bois. Un chevalier maigre aux yeux tristes qui observe, replié dans les flancs d'une demeure incongrue, une blonde et pâle jeune fille, la légendaire Yvonne de Galais, endormant de sages enfants en  effleurant les touches jaunies de son vieux piano.
Une musique apaisante au milieu des sarabandes, clameurs et tourbillons d'un bal costumé, un sanctuaire où le grand Augustin Meaulnes croit deviner son destin .
N'a-t-il déjà eu cette vision en ses songes enfantins ?
Ce château empli de vacarme joyeux et de récits confus confus, de raffinement désuet et de splendeur délicate, de jeunes filles en crinolines et de jeunes gens intrépides, il le porte en lui comme un souvenir d'une vie antérieure.
Augustin revient dans son pays particulier dont les aspects fantasques se dévoilent à pas de loup.
Cette fragile Yvonne de Galais, châtelaine, douce et ravissante à son piano, le bateau à vapeur traversant la pièce d'eau brumeuse, les poneys rétifs galopant sur la prairie, tout ce "Domaine" enchanté où il est venu en solitaire, lui, l'inconnu que nul n'attendait, toute cette féerie hors du temps lui appartient depuis toujours.
Un château, pour les lecteurs du roman d'Alain Fournier, cela se doit d'être une surprise qui fait monter les larmes aux yeux, un trésor s'apercevant au bout d'une interminable allée engloutie de ténèbres.
Cela doit être posé comme un cadeau de Noël en haut d'un sapin ! c'est d'abord un  assortiment d'insolites dépendances, puis un manoir sans âge, peut-être aiguisé d'une tourelle, enfin un parc sauvage ceint d'un étang, cerné de sentiers sableux et retentissant de rires, soupirs et chuchotements.
Hélas ! notre très vieille maison a beau hausser son mur au dessus d'un beau ruisseau et d'un pont romanesque, Augustin Meaulnes passerait devant sa façade sans s'y arrêter plus d'une minute ! nous n'habitons pas le château de son roman.
Notre petit manoir se flatte, c'est vrai, de deux tourelles et même d'une tour cachée sur l'arrière, mais il regarde le soleil matinal bien en face ! on y sonne au portail, et on s'y contente d'une cour plantée de rosiers, d'un parc éclairé d'une vaste pelouse et d'une seule dépendance déjà lassante à garder  en bon état.
 Nous n'aurions aucune chance de satisfaire un cinéaste acharné à traduire en décors naturels la poésie en clair-obscur du domaine de la diaphane Yvonne de Galais.
Dans la vie, il est courtois de faire, contre mauvaise fortune, aimable coeur.
Le château du "Grand Meaulnes" prodiguait certainement, en quelque lieu retiré de la campagne française, ses nostalgiques ensorcellements à d'autres heureux mortels dont nous plaignions, sans les connaître, les dépenses exagérées en restauration de toitures et consolidation de murailles. chacun a ses soucis !
Toutefois, à l'instar d'Augustin Meaulnes, personnage aussi attachant qu'agaçant, aussi égocentrique que passionnant, je mourais d'envie de retrouver la trace de ce château enfoui dans ses bois noirs.
Je me mis en quête en commençant à deux pas de chez nous.
Notre plus proche voisin s'enorgueillit, à juste titre, d'une citadelle sublime. Les pierres d'un blanc doré surplombent les douves en se parant du reflets des eaux dormantes et des ailes d'oiseaux.
Or, cette beauté frappante, levée comme un étendard de la perfection, incite à l'admiration respectueuse, guère à la quête mystique d'un adolescent fugueur.
Je cherchais quelque chose de moins spectaculaire, une maison embellie par ses stigmates accusant de durs combats sur l'adversité, un manoir capable d'abriter un conte de fées sous des voûtes enguirlandées de lierre, un refuge pour enfants solitaires; une idée de château vaporeux et tutélaire, un caprice qui n'est compris d'aucun architecte sérieux et autoritaire !
Loin de me décourager, j'ouvrais des portails chancelants; parfois le miroir placide d'un étang me trompait, un chemin d'accès m'égarait;  j'avançais en proie à un vertige ému, et l'illusion se dissipait !
Alain Fournier a inventé son château, pensais-je, voilà pourquoi il me plaît : son attrait est d'être immatériel ! n'y pensons-plus.
Or, voici environ trois ans, une fée me tendit une main inespérée.
J'allai à un dîner chez des voisins, déterminée à m'ennuyer ferme, je n'étais d'humeur ni à bavarder, ni à festoyer. La journée s'était écoulée entre désagréments et migraine, l'homme-mari avait oublié l'heure, nous venions d'essuyer la honte des convives en retard que tout le monde dévisage de façon à leur infliger une sévère leçon de politesse ...
Je pris place sur la pointe des pieds à côté d'une dame fort distinguée au regard bleu clair.
Quel sujet aborder avec une personne aussi aimable qu'inconnue ? La littérature désuète nous enleva loin, si loin que le moment du départ survint très vite à mon immense étonnement. J'ignorais à qui j'avais pu vanter les mérites des poètes disparus, une femme cultivée, d'une grande éducation, et assez patiente pour endurer mes élucubrations ...
Tout à coup, je la vis devant moi, me serrant la main, elle me proposa de venir chez elle la semaine suivante.J'acceptai, remerciai et, dans l'émotion de cette preuve de confiance, n'osai demander un nom et une adresse !
Interrogée, la maîtresse de maison me lança un coup d'oeil ironique et répondit de ces mots sibyllins: "Je t'envoie tout cela, nous sommes invités nous aussi, tu verras, ils sont charmants tous les deux, et ils habitent un endroit de roman, ça tombe bien pour toi qui en invente même en dormant!"
L'homme-mari, plus intrigué de l'aventure que sa dignité de seul humain raisonnable de la famille ne voulait l'avouer, daigna accepter tout en me prévenant qu'il dormirait comme un bienheureux pendant toute cette réception qu'il peignait d'avance austère, sérieuse, bref, épouvantable.
Il ajouta d'un ton péremptoire que cette invitation cachait la réunion d'une confrérie de littéraires cherchant l'élévation spirituelle dans le jus d'orange et les  doctes enseignements d'une classe de philosophie.
"Un traquenard, je le sens d'ici, maugréa-t-il, résigné; il n'y aura que des intellectuels de droite, encore pires que ceux de gauche, et et on va me considérer comme le mari abruti de service."
Je calmai cette amertume absurde et le grand soir frappa à la porte de mes nuageux espoirs .
Une belle boîte de chocolats comme viatique, les indications vagues de nos amis griffonnées sur une feuille volante qui ne tarda pas à s'envoler, le nom des hôtes illisible, sans doute pour nous mieux égarer, nous nous élançâmes vers les déserts campagnards !
 L'homme-mari passa la première heure à discourir sur les nouvelles économiques de la semaine.
Moi-même, bouleversée par la singulière grâce florentine émanant du paysage, je ne l'écoutai pas.
Soudain, sensible à son tour à la douceur de ce couchant d'automne, il eut la poétique inspiration de vanter la magnificence des pins parasols irisés de rouge et d'or, et me remercia de l'entraîner vers ces horizons irréels.
 "L'atmosphère est particulière, dit-il d'un ton étrangement serein, on a l'impression de flotter hors du temps, je ne sais si c'est dû à la lumière tombant sur cette plaine ... Par contre le GPS ne comprend rien . Le nom donné par les amis ne semble pas correspondre à un lieu concret. Peut-être que cette maison n'existe pas ! Si seulement un être humain habitait par ici, on croirait le pays des fées ! crois-tu que c'était une plaisanterie cette invitation ? "
Je protestai avec tant d'indignation que l'homme-mari s'évertua à malmener notre guide rétif. La machine s'obstina à se taire, nous étions perdus et la nuit brouillait déjà les chemins menant aux domaines isolés. Le nôtre portait un joli nom que l'on ne voyait nulle part. Toutefois je savais qu'en occitan, cela indiquait une colline. Or des collines, au milieu d'une aussi vaste étendue de pins et de vignes, cela s'apercevait de loin ! là ! bien sûr, un toit élevé chatoyait sous les derniers éclats du jour.
C'était englouti au coeur d'un bois inextricable, une citadelle armée de pied en cap pour narguer le "chevalier au lion" de messire Chrétien de Troyes.
Je fus envahie d'une allégresse bizarre, un voeu enfantin se réalisait, j'entrai dans un livre ancien dont les pages vivantes se froissaient entre réel et irréel...
L'homme-mari, pragmatique comme le devoir de tout bon mari l'exige, me pria de cesser mes divagations et de l'aider à passer par la bonne allée. Au hasard, nous roulâmes, silencieux et ensorcelés, entre les troncs élancés et sombres de cyprès gigantesques et les ramures dansantes des pins parasols.
"C'est une allée sableuse, au fond d'un bois noir, murmurais-je, la même que celle prise par le grand Meaulnes , c'est l'allée du "Domaine mystérieux", nous sommes en train de nous rendre à "la fête étrange"!
" Pas du tout, rétorqua l'homme-mari du ton cette fois d'un homme affamé qui, excédé par l'imagination  envahissante de son épouse, s'apprête à faire demi-tour vers la civilisation. C'est un chemin de ferme qui aboutira d'ici un instant dans un fossé ou un buisson !"
Comme pour se moquer de cette certitude déplacée, des lueurs rouges et vertes voletèrent au dessus des masses ténébreuses de bâtiments enchevêtrés. Envahis d'une crainte radieuse, nous débouchâmes alors dans une immense cour débordante de voitures, ensuite une autre, aux arcades majestueuses, bordée de façades de pierre et couronnée de toits en vagues ondulantes comme ceux que l'on admire à Sienne sur la place des seigneurs.
Une porte digne de géants se haussait sur une volée de marches, mais dans ce vaisseau à quai, amarré sur le gouffre des siècles, nul n'épiait les nouveaux-venus. Une bienveillance profonde enveloppait de sa quiétude palpable cette grandiose architecture, l'arrogance glaçante était bannie par la noblesse intangible du lieu.
C'était bien l'idéal du "Grand Meaulnes", mais où tournoyaient les fillettes en robes à crinoline et les dandies en redingote de velours miroitant ? Un bruit musical vint à notre rencontre, ruisseau bruissant formé de voix claires et graves, de rires hauts perchés, de cristal joyeux, de pas rapides, d'appels charmés. Humbles et graves, nous marchâmes  sous l'égide de ce charmant vacarme annonçant une "fête étrange"  sous l'égide d'hôtes attentionnés et courtois .
L'éblouissement était embusqué sous l'étoile du berger ! les couloirs s'effacèrent devant une terrasse avançant vers une pelouse pareille à un lac vert. Une nuée de tenues de soirée écarlate, vieux-rose, vert-amande,safran, s'agitait et bavardait; une mer agitée d'invités au comble du ravissement ! nous ne connaissions âme qui vive, notre instinct nous poussa à reculer ! un sentiment d'effroi intimidé manqua nous inspirer une" fuite à la française' comme disent les Anglais.
Barrant cette retraite insensée, une main se tendit ! c'était notre nouvelle amie, d'une simplicité désarmante en ce tableau aux élans soyeux et gracieux que Fragonard se serait ingénié à rendre de son pinceau enjoué.
Le vent du soir réchauffa la glace des présentations, on voulut bien de nous, on nous traita en vieilles connaissances, l'esprit des lieux éteignant toute méfiance ingrate, les "invités au château" évoluaient dans une sympathie amusée, rare et consolante. L'homme-mari, rassuré, rassasié, s'épanouissait ! J'eus soudain envie de solitude, Augustin Meaulnes, héros inventé, me faisait signe et personne ne devait déranger ce muet tête à tête.
Au gré des conversations décousues, au fil des pièces protégées de lourdes tentures, je ne savais plus où commençait le rêve d'une nuit d'automne, et vers quels rivages invisibles il échouerait.
De son royaume éthéré, le jeune et tremblant auteur du "Grand Meaulnes", l'infortuné Alain Fournier, prince des adolescents ,m'avait prodigué le trésor ineffable d'un retour aux sources enchantées. Je suis sûre qu' heureuse et en paix, Yvonne de Galais, aurait eu un air de ressemblance avec la châtelaine de ce" Domaine" sauvé des griffes du malheur...
La réalité cache souvent un rêve inachevé ...
C'est pour cela que la vie est belle envers et contre tout !

A bientôt !

Lady Alix
Yvonne de Galais, princesse du château du "Grand Meaulnes"