jeudi 21 septembre 2017

"Noblesse oblige" !

Autrefois il importait aux gentilhommes de se garder du crime par excellence : déroger !
Autrement dit, chuter du haut des principes chevaleresques et choir dans la fange du pragmatisme égoïste
.Le baron de Sigognac, héros d'un roman épique et amoureux qui nous fit rêver de galops fougueux et de bagues en améthyste révélant le secret des princesses abandonnées, faillit déroger en délaissant son isolement cruel  pour rejoindre de pauvres hères de comédiens errants. Pire : il osa créer le personnage cocasse d'un matamore pompeusement affublé du sobriquet:"Le Capitaine Fracasse"!
 Le baron glissait droit vers le précipice aboutissant au sacrilège : un noble dérogeant à sa noblesse .
Théophile Gautier son "créateur" en 1863, l'en empêcha de justesse ! et cela nous a donné un récit flamboyant et tendre qui enlève au triple galop les coeurs romantiques .
Le code chevaleresque est invoqué comme un talisman par ceux qui prétendent à une tradition aristocratique.Or, est-il bien compris ?
Un chevalier de la vie ne brandit ni son épée ni son panache à tous les vents ! les preux immémoriaux savent méditer avant de s'élancer vers la défense des opprimés et la conquête de la dame idéale.
Le baron de Sigognac  qui logeait, avant de suivre son obscure troupe de théâtre ambulant, dans l'inoubliable "château de la misère, sur l'une de ces collines décharnées qui bossuent les Landes, entre Dax et Mont-de-Marsan", est l'archétype du gentilhomme riche de coeur et "sans-avoir". Un mélange de d'Artagnan,(n'endurent-ils les plus cruelles épreuves et ne reçoivent-ils gloire et honneurs sous le règne de Louis XIII?) de Cyrano de Bergera (leur idéalisme romanesque les unit comme deux frères) et peut-être de ce Don Quichotte qui était moins fou qu'on ne le pense.
"Le Capitaine Fracasse " est encore enlisé sous les sables mouvants de ces intrigues auréolées du titre ronflant de "Cape et d'épée". Cette injustice me navre comme s'il s'agissait d'une injure endeuillant la réputation d'un ami.
J'avoue, je confesse, je reconnais mon attachement irréfragable envers le baron de Sigognac ! il a beau respirer sur papier, jamais il n'errera pareil à un humain terni par les préjugés et racorni sur son narcissisme stérile.  Théophile Gautier,à l'instar de Stendhal avec le sémillant et fantasque Fabrice Del Dongo, a tiré de son cerveau bruissant de la "petite histoire" et de son coeur d'amoureux de la vie, un double armé de vaillance, d'amour et de bonté. un homme qui n'a rien mais qui regagne peu à peu ce que le destin lui avait ôté.
Aventure se déroulant sans haine ou amertume, le baron ne combat nullement pour s'assurer un sort moins lamentable, il est guidé par l'altruiste souhait de sauver la douce Isabelle. Accablé de douleur, il n'hésite pas à rentrer dans l'ombre, à redevenir le seigneur solitaire du "château de la Misère" . Il s'efface, obéissant à cette devise séculaire "Noblesse oblige", lui l'humble "chevalier sans peur et sans reproches", en rendant celle qu'il aimera jusqu'à la mort à un père dont il vient, c'est l'art exquis de l'invention "rocambolesque", de tuer le dernier héritier.
Grâce à Théophile Gautier, la bonne étoile du mélancolique baron exilé en son "château de la misère"de la misère", aidée par le chat noir Béelzébuth "le bon ange"de son maître, resplendira juste à temps pour lui éviter le naufrage de ses amours et ambitions.
Péripéties haletantes et code de l'honneur  au zénith: voilà la définition sublime du légendaire "Noblesse oblige"!
Vers 1960, l'écrivain Michel de Saint-Pierre levait l'oriflamme des "Aristocrates" en ces mots d'une poésie limpide et farouche, cette profession de foi engendrée par l'esprit intrépide, franc et généreux de notre baron de Sigognac:
" Sais-tu combien il reste en France de familles authentiquement nobles ?"
A peine quelques milliers aujourd'hui...
"Ce qui fait quarante mille personnes".(Bien davantage en 2017 !)
"Et jamais tu ne pourras imaginer, mesurer leur importance.
Elles veulent absolument se faire tuer à toutes les guerres. Elles ont un goût contagieux pour des choses qui semblent inutiles.
Que te dire d'autre ?
Elles ont à la fois la tentation de mépriser et le goût de servir.
Partout où elles sont le niveau monte.
Tu ne la vois pas, toi, cette petite armée de bougres à beaux noms qui marchent sur toute l'épaisseur de l'histoire et des traditions ?
Quand la France aura perdu ces gens-là, elle sera morte."
Notre triste baron de Sigognac descend de ce qui constituait déjà sous Louis XIII une rareté: la noblesse immémoriale, celle qui date de la nuit des temps chevaleresques d'avant 1400.
La chevalerie,  même si cela résonne avec un fol romantisme, c'est d'abord un état militaire.
 Le chevalier prêtait serment de défendre son pays, son seigneur, et tous les faibles qui le suppliaient d'arriver à la rescousse. Il recevait son épée des mains de son seigneur et suzerain, nous l'avons tous appris avec émotion et fièvre quand nous étions enfants, après une nuit de veille  et de prières au sein de l'église choisie pour la cérémonie d'adoubement. Ses armes" parlantes" étincelaient sur son étendard, les plus anciennes éclatent de simplicité. C'est un combattant mais jamais un mercenaire.
Il se voue à un chef, une patrie, une cause qui doit être belle. Il ne cherche pas à s'enrichir, la gloire, l'amour, l'honneur forgent sa quête renforcée par une Foi absolue.
Le chevalier épouse celle qu'il aime, en laquelle il voit son roc dans les tempêtes et la mère de fils qui transmettront la noblesse jusqu'au jugement dernier.
La noblesse "d'épée" dédaigne la volonté bourgeoise de la "pureté raciale".
Un proverbe truculent énonce ; "Le coq anoblit la poule"!
La crainte mesquine des fameuses mésalliances, cela annonce un état d'esprit rétréci et méfiant, une vanité de mauvais aloi que n'aurait admis le franc et généreux Sigognac.
 Le baron de Sigognac est l'héritier direct de Palamède de Sigognac qui fit claquer au vent de la Palestine son blason "Trois cigognes d'or, deux et une, sur fond d'azur"en 1099 sous l'égide de Godefroy de Bouillon.
Théophile Gautier en conteur émérite  se plaît à ranimer le feu guerrier dormant au sein des braises : le baron rejette son vilain costume de Capitaine Fracasse et reprend l'épée de son père afin de défier en duel un arrogant jeune duc prétendant aux faveurs de la pudique Isabelle.
Or le duc ignore qui le provoque ! il ne saurait se battre contre un gueux ! c'est un vieil ami du baron, le marquis de Bruyères, amant d'une des comédiennes de la troupe, qui lève le voile . D'un seul coup, le code chevaleresque s'incarne dans le baron "sans-avoir":
"Vous me connaissez, marquis, dit le baron; quoique jusqu'à présent vous avez respecté mon incognito, vous savez quels furent mes ancêtres, et vous pouvez certifier que le sang des Sigognac est noble depuis mille ans, et que ceux qui ont porté ce nom n'ont jamais souffert une tâche sur leurs armoiries."
La piquante comédienne chargée du rôle coquin et moqueur de la Soubrette, la brune et flamboyante Zerbine, sursaute à ce discours .Elle ne reconnaît plus son camarade Fracasse en ce canard tristounet qui secoue soudain ses ailes de cygne blanc. Le marquis de Bruyères, bon-vivant, charmant et débonnaire, se redresse, devient grave, et accepte d'être le frère d'armes de son voisin affligé de pauvreté mais éblouissant de noblesse:
"Baron de Sigognac, dit le marquis de Bruyères en donnant pour la première fois à son hôte son véritable nom, j'attesterai sur mon honneur devant qui vous le souhaiterez l'antiquité et la noblesse de votre race.Palamède de Sigognac fit merveille à la première croisade, où il menait cent lances.C'est à une époque où bien des nobles qui font les superbes aujourd'hui n'étaient pas même écuyers .Il était fort ami de Hugues de Bruyères mon aïeul."
L'histoire fait une boucle et Sigognac, paré aux yeux de tous du prestige des anciens preux, astique l'épée de famille qu'il compte bien passer au travers du corps de ce duc présomptueux. Cet insolent Vallombreuse acharné à séduire l'étrange Isabelle, si différente des autres comédiennes, si grande dame dans le monde trivial du théâtre de province. Sur la main d'une blancheur incomparable de cette modeste jeune fille chatoie l'éclat violet d'une grosse améthyste gravée d'un blason au dessin prouvant une antique lignée...
Sigognac en est certain : Isabelle vaut bien un duel !
Et son attachement amoureux rachète le baron : il ne déroge pas en se livrant au métier de comédien ; que non pas ! il suit la dame de ses pensées dans ses pérégrinations afin de veiller sur sa quiétude, de voler à son secours en cas d'attaque de maraudeurs, de la protéger des mauvais séducteurs, du froid et de la faim aussi .Cette noble conduite l'élève au lieu de le rabaisser.Il respecte le code de l'antique chevalerie nuancé d'un dévouement sublime digne des troubadours du Languedoc.
Le sentiment exacerbé, c'est une belle chose, le soin apporté à son épée, c'est une nécessité.
Que serait un chevalier, fut-on au siècle de Louis XIII, sans l'épée de son père ?
Le bon Blazius, un des mentors du baron caché sous les oripeaux du Capitaine Fracasse a le sens de la noblesse plus qu'un descendant de croisés ! cet homme pratique  affirme sans détours, lui qui pourtant n'a pas le droit, n'étant pas gentilhomme de s'enorgueillir d'une  brave rapière  :
"Une épée est une amie fidèle, gardienne de la vie et de l'honneur de son maître.
 Elle ne l'abandonnera pas en désastres, périls et mauvaises rencontres, comme font les flatteurs, vile engeance de la prospérité."
Le jeune baron, n'est guère angoissé face au périlleux duel contre une des plus fines lames de Paris . châtelain englouti sous ses tourelles à hiboux en ruines, il occupait ses interminables journées à ferrailler contre son valet, Pierre, qui fut maître d'armes fort considéré au temps du bon roi Henri.
Il a acquis une science de l'escrime qui en remontrerait aux plus indomptables bretteurs de Gasgogne! "Bien habile eût été le fer capable de pénétrer dans le petit cercle où sa garde l'enfermait"...L'aube éclaire de sa pâleur subtile un tableau superbe: deux jeunes "lions" déterminés à se couper la gorge entre gens d'honneur. Or, ce que l'arrogant jeune duc prenait pour une corvée rapide,se métamorphose en déroute de son côté! Sigognac vole comme l'oiseau dont il porte le nom ! il s'élance, écarte l'épée de son adversaire, et lui perfore le bras ! l'épée ducale tombe à terre, le duc ne peut la reprendre, c'en est fini de la grandeur de ce vaniteux Vallombreuse ...
Sigognac ne déroge pas au code d'honneur: il fait grâce au duc alors que le duel n'avait pas à cesser "au premier sang". Le véritable gentilhomme , c'est lui ! ce duel a redoré son blason bien davantage qu'un coffre d'écus sonnants et trébuchants.
"Noblesse oblige", un second duel tiendra les lecteurs dans un état d'exaltation délicieux tandis que la douce Isabelle se pâmera aux pieds des combattants acharnés à s'entretuer.
"Le capitaine Fracasse" est un roman retentissant de clameurs guerrières qui se clôt sur un conte de fées! Isabelle, de pauvre artiste, accède au rang de fille légitimée d'un vénérable prince fortuné, Vallombreuse, assassiné de la façon la plus noble qui soit par Sigognac, a le bon goût de ressusciter et d'endosser un nouveau rôle dans cette distribution tumultueuse: celui de demi- frère d'Isabelle et futur beau-frère de son ex-ennemi.
Comment résister à ces bourrasques héroïques, à ces poursuites échevelées , à ce Sigognac enragé, à ces braves comédiens maniant la ruse et le gourdin, à ces bandits au grand coeur, à ce château-fort sinistre et grandiose enfermant, sur ordre du maudit Vallombreuse, celle qui ne sait encore qu'elle en est la princesse ?
Le vainqueur de cette épopée cascadeuse ne sera pas un chevalier mais un château !
et  son héros le plus touchant, non pas Sigognac, enfin couronné des faveurs d'Isabelle et de la fortune de sa jeune épousée, mais peut-être un chat. Le noir et gourmand Béelzebuth, affamé perpétuel, compagnon brûlant d'affection du baron solitaire, qui aurait tant mérité de savourer  l'opulence revenue.
Le "château de la misère" éblouit d'un éclat impeccable en vertu des efforts extravagants d'une armada d'habiles, et fort coûteux déjà, maçons, charpentiers, sculpteurs, tapissiers, ébénistes et couvreurs, Isabelle cueille à foison l'or de son père princier et en fait un peu trop !
 On regrette le noble dénuement du manoir solitaire, l'austère fierté baignant les jardins en friche,la vigne-vierge se balançant sur les murailles trouées, les salles vides à l'ampleur salvatrice, et le parfum des roses sauvages. On écrase une larme quand le si aimable Béelzébuth succombe au pied du lit nuptial par la faute de son appétit vorace.
 Et, on approuve Sigognac, noble de coeur autant que d'épée, chevalier respectant les plus faibles et les plus fidèles qui :" ne pensait point que les animaux fussent de pures machines, et accordait aux bêtes une âme de nature inférieure à l'âme des hommes, mais capable d'intelligence et de sentiment."
Béelzébuth , à l'instar de ses frères chats de compagnie doués de sens occultes, donne alors un ultime coup de patte bienveillant à son maître si chagriné de lui dire "Adieu"; Sigognac confie son félin au sommeil de la terre et tombe sur le trésor de ses ancêtres !
"Béelzébuth était le bon génie des Sigognac.
En mourant il me fait riche et s'en va quand arrive l'ange Isabelle".
Rien ne vaut un roman bâti sur la devise "Noblesse oblige" pour se sentir heureux et prêt à vaincre les démons et dragons de la vie ! le style ruisselant de beaux mots oubliés et de vivacité juvénile de l'écrivain, levant sa rapière avec son héros, ragaillardira votre français et vos ardeurs...

A bientôt,

Lady Alix

Le baiser d'adieu, Villa Vauban, Luxembourg

jeudi 14 septembre 2017

Rallye à la française et adolescents libérés !

Le bonheur est-il dans le pré ?
Les citadins qui ignorent les servitudes de la vie rustique en sont certains !
Pour beaucoup de ces idéalistes inondés des élucubrations de l'inusable Rousseau, la campagne a toujours le beau visage d'une déesse immobile prodiguant un repos quasi éternel sur les pelouses tondues par des mains diligentes et invisibles.
Du côté des" bouseux" endurant vents aigres galopant sur les crêtes des collines, solitudes plus ennuyeuses qu'inspirées, vols de moustiques  gâchant le repos mérité au bord des rivages frais et des verts pâturages, on jalouse les plaisirs civilisés dont on se sent amèrement privés .
Ainsi va la chanson de la vie : le bonheur attend toujours de l'autre côté !
Lors de l'entrée dans l'adolescence de mes fils, je fus dévorée d'une crainte prouvant ma sollicitude maternelle et surtout le sentiment encombrant de ma propre infériorité.
"J'ai peur, vraiment très peur ." dis-je un  dimanche matin à l'homme-mari qui déployait son journal par dessus sa tasse de café. Mon ton poignant ne provoqua aucun frémissement de papier. Les nouvelles cosmopolites titillaient bien davantage ce père égoïste que mes états-d'âme de mère doutant de ses talents . Indignée, je saisis les pages économiques, les roulai en boule et lâchai mon arme de civilisation massive à la figure innocente du lecteur outragé:
" Nos fils sont trop loin de la ville, il leur faut une compagnie plus éveillée, plus mondaine, plus  je ne sais quoi, enfin, voilà, une vieille amie m'a promis d'inscrire l'aîné dans le rallye de sa fille .
 Qu'en penses-tu ?"
L'homme-mari n'en pensait manifestement rien.
"Pourquoi pas ? " répondit-il  en tendant une main suppliante vers son journal massacré,  Devant mon regard orageux, il ajouta avec tact:
 "Oui, j'ai des souvenirs sympathiques de ces soirées. Charmant, hors du temps.
Je vois encore  le tourne-disque inaudible, une épave déglinguée datant de la grand-mère, religieusement installé au fond d'un salon conçu pour accueillir un corps de garde, les parquets cirés qui vous envoyaient embrasser les portes, l'ignorance totale des progrès de la musique dansante depuis l'invention des Valses Viennoises, les châteaux délabrés qui se cachaient au bout des allées interminables, les jeunes filles en kilt et rang de perles qui nous servaient du jus d'orange en rougissant, le sabre de l'ancêtre pendant au mur, je ne me suis jamais autant amusé !
C'était "Le grand Meaulmes" ou presque. Il n'y qu'à la campagne que l'on sache recevoir. Tu as une excellente idée. Où se trouve ce rallye ? "
"A Toulouse" avouai-je de la voix étranglée d'une coupable reconnaissant ses crimes.
Cette fois, l'homme-mari en oublia la politique économique de la nation. Au comble de la perplexité, il me lança un regard sombre, et typiquement conjugal.
"Toulouse ? Mais qu'allons-nous faire dans cette galère ? N'en sommes-nous partis afin d'échapper au microcosme "petit-bourgeois", à la pollution, aux jardins grouillant de gamins mal-élevés, aux écoles snobinardes et que sais-je ? Je t'interdis de sacrifier nos fils sur l'autel du conformisme !"
J'eus un long soupir résigné. Il avait raison, mais, moi, j'avais des doutes affreux.
Et si nos fils devenaient des sauvages incapables de saluer avec une charmante élégance leur prochain? Inaptes aux danses de salon ? Souffrant d'une disette d'amis citadins ?
Tenter de réunir "Rats des villes " et "Chats des champs" ne constituait pas une grave offense au savoir -vivre désuet et naïf qui était le nôtre . Que non pas ! c'était une main noblement offerte, avec notre maison, ou du moins ses côtés "visibles", afin d'exprimer notre bonne volonté.
D'ailleurs, cette discussion sonnait trop tard:
on me "convoquait" à une espèce d'entretien: il me revenait de convaincre un jury exclusivement féminin (quel sinistre ennui !) de ma parfaite dignité et de l'intérêt de mon manoir plus romantique que somptueux.
Si je remportais l'épreuve, une armada des jeunes "BCBG" soigneusement triés avant d'être admis à danser (et plus si affinités ? Je n'osais poser cette question scandaleuse!) déferlerait  un soir de printemps.en échange, mes fils seraient conviés à leur tour à une kyrielle de soirées citadines ou aux alentour de la "grande ville".
Donnant, donnant, cette réciprocité fonde la discipline des rallyes depuis leur création, voici fort longtemps, par des parents soucieux de recruter de "beaux partis" mêlant aristocratie vaillante et bourgeoisie montante. Cet univers impitoyable m'était aussi inconnu que la Patagonie. Toutefois, mon sens du devoir maternel m'incitait à faire un effort excédant ma crainte naturelle de traquenards insoupçonnés !
La maison maugréait en silence: je devinai sa réprobation et fis mine de ne pas m'en apercevoir.
Nos fils mirent un point d'honneur à convier tous les amis de collège et lycée pour lesquels le mot si prisé de "rallye" n'avait aucun sens mondain ! Ces jeunes gens solides acceptèrent avec un enthousiasme flatteur  de s'initier aux danses de salon afin de "baptiser" nos planchers de chênes raccommodés durant trois années de labeur.
Les "rustiques" affichaient  leur étendard ! l'homme-mari, bougon mais pragmatique, en profita pour interdire les "talons aiguilles", cette piquante malédiction des soirées mondaines !
En  écho, nos deux chattes griffèrent le tapis de la future salle de bal de façon à  nous faire comprendre quel châtiment risquait de frapper les intrus de la "rêveuse bourgeoisie".
L'homme-mari remplit une feuille entière des divergences épouvantables séparant, à son avis, l'esprit pur des authentiques nobles d'épée soumis à" l'impôt du sang" de celui, alourdi par la course à l'argent, des grands bourgeois. Je n'ai toujours pas compris pouquoi il s'entêtait à  les imaginer, avec une mauvaise foi admirable, forgés dans le moule des "fermiers généraux" de "l'ancien Régime".
Je laissai ces polémiques  saugrenues dans un tiroir et rassurai la famille : quoi de plus délicieux qu'une petite soirée dansante, entre citadins et campagnards, illuminée d'un  suave clair de lune, par une douce nuit de juin ?
Malgré ces vues poétiques, la confiance ne régnait pas. Mes fils se préparèrent à une invasion calamiteuse, leur père à un échec retentissant. Je calmai mes nerfs par la lecture assidue des pages mondaines de "Point de Vue" et, bizarrement, y parvins !
Au matin du rendez-vous chez les gentilles organisatrices du rallye mondain pour gamins boutonneux, ma "gouvernante", ronde personne ayant mis sous sa coupe la famille entière,(à l'exception des chats qui la mènent à la baguette, signe indéniable de la supériorité des félins de compagnie sur l'homme civilisé) entra, c'est son habitude, en trombe,et me tança, c'est sa manière de me témoigner son affection, d'importance.
A cet instant-là, je fouillai les maigres ressources de ma garde-robe ; comment amadouer des juges de bon ton, des femmes convenables promptes à se méfier de la moindre audace ?
La diplomatie vestimentaire m'a toujours paru une science occulte.
Le noir, le gris, c'est la loi ici, le marine, là, le rouge, le jaune ailleurs; j'aime le bleu qui ne plaît nulle part sauf sur une île grecque. Ma gouvernante attaqua aussitôt:
"Madame, vous en faites une mine ! qu'est-ce qui ne va pas ? Vous ne savez pas quoi mettre pour ces femmes de la ville ?
Et ça, vous ne l'aimez plus ?"
Elle empoigna une "petite robe " blanche, innocente, inodore, lénifiante. Une tisane en pur coton !
"Madame, vous ne risquez rien  avec du blanc. On ne vous regardera pas d'un drôle d'air. En plus, ça vous rend plus jeune."
Cet argument porta.
Je sonnai ainsi, vêtue "de probité candide et de lin blanc" à la porte d'une maison de briques roses.
une hôtesse tirée à dix épingles, sourire efficace, maintien raide, coup d'oeil sévère, eut l'amabilité de me présenter à une vingtaine de voisines de même apparence.
On me scruta, me jaugea.J'eus beau sourire, je sentis que mes juges trôneraient sur leur piédestal. Ma robe blanche était ridicule, je le compris tout de suite, le bleu marine prédominait.
On m'étourdit de questions comme si je sortais d'un zoo, on s'étonna d'un quotidien travailleur à l'année en pleine campagne, surtout dans un village dénué de commerces; on s'offusqua poliment quand je bredouillai que je ne pratiquais ni le bridge ni l'art d'encadrer les photos de famille; on fit la moue quand j'osai révéler qu'aucun de mes fils n'avaient envie de rejoindre le scoutisme, et on oublia de me proposer une tasse de thé.
 Punition ou étourderie ?
Je repris le train en me maudissant : j'avais échoué !
J'étais, en vérité secrètement soulagée.J'achevai de me rasséréner en respirant les senteurs humides et sucrées de l'automne et m'étonnai de voir l'homme-mari qui agitait les bras comme un signal de détresse.
" Les bonnes femmes ont téléphoné , cria-t-il de loin"
"Oui, dis-je sur un ton guilleret, je n'ai pas plu, mais alors pas du tout ! tu avais raison, et zut pour le conformisme bourgeois !"
"Tu te trompes ! "on" t'a adoré : si authentique, si naturelle, si "campagne",  tu as fait l'effet du" bon sauvage" de "Saint Rousseau": les ennuis commencent."
L'homme-mari se trompe rarement quand il prédit des catastrophes.
Ce rallye tant souhaité fut un parcours du combattant dont nous manquâmes de ne pas sortir sains et saufs.
On nous dépêcha un trio de jeunes femmes autoritaires qui endossèrent sans peine le rôle de missionnaire du "bon- ton" chez les barbares. C'étaient d'irréductibles gardiennes de l'ordre et de la morale !
Il nous incombait donc d'inspecter les sacs regorgeant souvent de précieux alcools interdits, de circuler parmi les buissons abritant de juvéniles étreintes, de gronder les malheureux s'enhardissant à manifester un enthousiasme intempestif; une soirée dansante, tout le monde s'en doute, exige de la componction et de la gravité ! la liste était si fournie que nous ne retînmes qu'une poignée de ces détails d'importance extrême.
Chez l'imprimeur, la mention" tenue de soirée de rigueur" s'accompagna de la note "Prière de ne pas porter de talons aiguilles". Ce qui souleva l'hilarité des citadins : ces charmants accessoires n'étant plus en vogue depuis au moins 20 ans ! une des dames se joignant à nous afin de recevoir la cohorte BCBG acheva de nous terroriser : sur les cartons, le dessin de la maison semblait une nécessité. Une réflexion passionnée s'engagea, nous voulions de la discrétion et nous perdîmes la partie !
Une consolation demeura: nous échappâmes aux portraits des trois jeunes gens invitant ensemble, soit mon fils aîné et deux jeunes personnes fort circonspectes.
Nous prîmes soin de nos nerfs fragiles et arrivâmes presque de bonne humeur au grand jour. Les charmants "danseurs"citadins m'avaient harcelée toute la semaine, souvent à des heures indues, afin de m'annoncer un refus de dernière minute, un "oui" exagérément tardif, ou la permission d'inviter des "cousines" jamais rencontrées par leurs attentionnés "cousins" depuis la petite enfance, et se matérialisant juste ce soir-là; par le plus délicieux des hasards !
On me prenait manifestement pour une idiote, et je ne résistai pas au plaisir de manier une ironie que nul ne comprit.
Ce samedi de juin s'épanouissait dans un flot de clarté et de glorieuses splendeurs.
La soirée s'allongerait subtile et tiède vers les portes de la nuit,  attendrie, je débordai d'optimisme adolescent: nous allions danser ce soir ! quel bonheur ! pas si vite ...
L'homme-mari installa un bel éclairage nocturne que les chats s'empressèrent d'arroser au risque d'y perdre la vie, nous courûmes les arracher à l'électrocution générale et notre hystérie familiale accentua la réserve distante des deux mères et leurs filles, " nos associés" dans cette réception.
Le traiteur nous fit ensuite la surprise des plus minuscules petits-fours confectionnés sur Terre, l'animation musicale se trompa de maison et proposa ses services à des  voisins octogénaires aux anges.
Le chauffeur du bus réquisitionné pour l'occasion nous appela, furieux et intransigeant.
Il exigeait d'être réglé à l'arrivée tant une cargaison humaine se composant de gamins, en proie aux élucubrations rieuses que prodigue un charmant état d'ébriété, lui paraissait suspecte !
Je priai courtoisement les mères et jeunes filles de se parer dans nos plus jolies chambres et envoyai ma famille endosser la tenue de "gala" traditionnelle.
Ces activités futiles eurent le don d'apaiser l'atmosphère. Les compliments fusèrent, sincères ou non, l'essentiel étant d'arborer une mine radieuse tout en alignant les chaises en ordre de bataille sur la pelouse autour des tables couvertes de jus de fruits auxquels presque personne ne toucherait, j'en avais la conviction. Puis, le portail grinça !
 D'un seul élan, un cortège goguenard de costumes marine et de robes chatoyantes se précipita sur notre groupe de "parents" frileux.
Or, mes fils, entourés de leurs meilleurs amis, ne bronchèrent pas. Je me rapprochai, et le cadet me dit sans rire:
" Nous attendons les filles du lycée."
"Mais, dis-je agacée, et celles- là ? Celles de Toulouse ?"
"On ne les connaît pas et elles se moquent bien de nous ."
Le bon sens dictait ces paroles lucides.
J'espérai une amélioration grâce aux vertus toniques du rock, et à la douceur du temps.Bizarrement, la salle de danse n'attira qu'un aréopage de jeunes filles. Les garçons semblaient s'être évaporés. Mon benjamin scandalisé me révéla la clef du mystère: les danseurs, tapis derrière les allées, buvaient comme des Polonais, les bouteilles dissimulées au fond des sacs à dos ! Que faire ? L'homme-mari exaspéré refusa net une démarche punitive.
Il n'avait pas à éduquer les enfants d'autrui !que ces gosses se rendent malades, c'était leur affaire.
Les garçons campagnards foncèrent sur l'aubaine : à eux les citadines abandonnées !
Je soupirai de bonheur et les mères de famille "associées" à la réussite de ce divertissement juvénile se détendirent à notre immense étonnement. Je suggérai un moment de repos dans une pièce à l'écart du vacarme en m'emparant d'un plateau de victuailles qu'un invité avait trouvé amusant de poser sur une marche de l'escalier. L'homme-mari se métamorphosa en hôte affable et je me félicitai de mon audace mondaine. Allons ! plus de peur que de mal ! pourquoi craindre un rallye d'adolescents ?
"Madame, cria, une voix affolée, au secours !"
Nous sursautâmes tous, les mères dégainèrent leurs portables et le brandirent en avant.
Je priai tous les saints du paradis, quelle catastrophe fondait-elle sur nous, pauvres parents désarmés ?
Une exquise jeune fille brune se jeta dans mes bras, secouée de sanglots irréversibles ! "un chagrin d'amour ", pensai-je.  Pire ! une robe déchirée ! honte à moi : je sais à peine enfiler une aiguille et, de toute façon, n'en possède pas. La ravissante ingénue pleurait, demi-nue, dans sa mousseline noire fendue de haut en bas, un rosier était le coupable de ce ravage esthétique.
"Et si nous faisions un noeud ?" murmurai-je . Enlevée par une impulsion artistique, j'attachai les bouts de tissu sous les yeux incrédules de la jouvencelle, encerclée d'amies éberluées. Cela tenait ! c'était même seyant !
 "Mais qui êtes vous à propos ? " s'enquit-on . "J'habite ici" dis-je modestement.  Elles s'enfuirent d'un bond, larmes séchées, rayonnantes et reconnaissantes de si peu.
Cela reste une de mes plus charmantes images de cette soirée de la ville à la campagne...
Vers une heure du matin, la musique stridente se perdit dans les bavardages et finit par agoniser sous les appels au départ et les " Un grand merci, Madame, de cette excellente soirée !"
Je serrai cinquante mains  et répliquai cinquante fois " Ce fut un plaisir !" d'un ton prouvant mon indicible soulagement. Les citadins prirent d'assaut le bus et s'engouffrèrent dans la nuit.
Nous embrassâmes comme du bon pain les nouveaux amis des enfants : ils venaient tous, absolument tous de la campagne ! (et montraient cette politesse aimable qui a pour source le coeur et la bonne volonté.Rousseau avait peut-être raison ...)
Les chats vinrent se frotter contre nos pieds meurtris, ils nous pardonnaient notre comique et vaine effervescence avec cette générosité des félins de compagnie si bienveillants à l'égard des humains ...

A bientôt,

Lady Alix

Aquarelle du Baron de Cabrol 1941
Vie mondaine à la campagne !














mardi 5 septembre 2017

L'ange d'un manoir en ruines

L'imagination est un démon qui, tantôt vous enlève loin des "miasmes morbides", tantôt vous noie dans un verre d'eau.
Ou, désagrément sans pareil, vous fait parer de belles qualités certaines choses et beaucoup d'humains qui ne méritent que votre indifférence.
C'est souvent une force vous incitant à avancer, à retrouver foi en la ronde éternelle de l'univers et en sa musique. L'imagination est enthousiasme au beau sens grec de ce mot galvaudé:
elle vous insuffle l'envie irrépressible de créer et la joie d'être au monde ! elle vous rapproche de la divinité. Socrate disait quelque chose en ce sens et il n'avait pas tort .
Je me demande encore si, voici 21 ans et demi, l'inconnu que nous croisâmes dans les décombres de notre manoir, alors que la tempête gémissait son amertume sur les vitres cassées des fenêtres était une âme compatissante, un farceur aimable, un  esprit éthéré, un enchanteur, un ange ou  un dieu réveillé de son sommeil antique.
Qui le guida-t-il  vers nous afin de laisser entrer le soleil évanoui ?
Je n'ai aucune nouvelle de celui qui s'ingénia à nous réconforter, avec une bonté si rare que nous le prîmes pour un messager de l'au-delà. Au fur et à mesure que la course du temps estompe les lointains et ranime les heures essentielles, je crois que c'est le manoir lui-même qui nous parla par son truchement. Nous crûmes que l'inconnu avait une imagination folle quand il nous brossa le tableau de l'avenir; nous étions des imbéciles n'écoutant pas un oracle préparé à notre seule intention.
Sans cette rencontre, aurions-nous eu la volonté d'endurer tant de vents contraires, de découverts bancaires, de drames professionnels, de doutes existentiels et de maux terriblement concrets ?
Je vous raconte cette histoire dans une tour habillée d'oiseaux bleus. A l'exception de cette envolée muette, le décor est d'un dépouillement extrême. Toutefois, sur mon minuscule bureau, la déesse Athéna, statuette abandonnée au sein de la terre avant qu'une pioche ne manque de la martyriser, me considère, songeuse, appuyée sur sa lance intacte.
 La lumière de septembre chatoie à travers les vitres, l'air sent la figue, la pelouse a des reflets jaune clair, les écureuils glissent sur les troncs des platanes et les chats se roulent sur les feuilles rousses, tombées des marronniers.
Comme tout était différent en cet horrible jour de novembre où nous entrâmes, un balai à la main, un seau dans l'autre, l'humeur funeste, et le compte en banque en berne, dans cette ruine que nous venions le matin même de promettre d'acheter.
Jeunes mariés romantiques nous avions fait le pacte d'élever nos enfants à l'ombre de murailles historiques. C'était, pensions-nous, le meilleur service à leur rendre; peut-être ne nous trompions-nous guère. Vingt-deux ans de chemin douloureux et ces enfants,  métamorphosés à notre immense étonnement en jeunes gens réfléchis, ne nous en veulent toujours pas.
 Bien sûr, ils sont endurants au froid, à l'humidité, habitués à se contenter de nourriture frugale et d'inconfort où qu'ils soient sur cette Terre. Ils savent que l'on décore souvent pour le mieux les vastes étendues vides à l'aide d'une broutille élégante, que la vie des animaux est sacré, et que le mot "impôts locaux" s'apparente à celui de "guillotine".
Sans nul doute, comme ils sont doués d'un bon sens qui n'a jamais été le nôtre, n'auraient-ils cru voir un "ange" auréolé de clarté livide, cheveux hérissés, regard bleu flamboyant, démarche assurée, en ballade dans les couloirs l'après-midi où nous touchâmes le fond.
Voici les faits dans leur franchise hallucinée.
L'homme-mari venait d'apprendre le naufrage d'une candidature à un poste de directeur d'un musée  du terroir situé aux confins d'une région tellement lugubre et sauvage que nos dépressions y étaient assurées. Toutefois, il s'agissait d'une situation rendant acceptable notre fol achat d'un manoir au toit percé.
Moi-même, j'avais perdu certaines espérances et retournai en vain dans mon cerveau en déroute les plans de sauvetage financier.
Notre  insignifiant capital nous aurait permis un agréable train de vie sur une île du pacifique au temps des Robinsons Suisses. A une heure de Carcassonne, notre survie semblait au contraire terriblement en péril. Mais, il nous restait tout de même quelque chose : cette maison craquelée de partout, sale comme un bateau échoué sur une décharge publique. Elle était nôtre , cadeau fatal !
La pauvre ! nous l'aimions toujours !  nous n'éprouvions aucun regret, elle valait la peine d'être tirée de son isolement lugubre. Si seulement, le destin avait la délicatesse de nous envoyer un signe bienveillant. Un sentiment de solitude angoissée nous étouffait autant que le silence magistral pleuvant sur le domaine.
C'était le château d'une Belle au Bois-Dormant boudée par un prince égoïste.
Le coeur n'y était pas, mais il fallait s'agiter dans un but utile ! aussi, allais-je d'un côté, l'homme-mari de l'autre, secouant les débris bizarres sur notre passage, récoltant assez de toiles d'araignée pour en tisser nos futurs rideaux, bousculant d'antiques malles, trébuchant sur des vêtements réduits à l'état de haillons nauséabonds, respirant l'odeur fétide des pièces abandonnées.
Très vite, l'atmosphère étrange de ces couloirs menant en des endroits gorgés de souvenirs de parfaits inconnus me brouilla les idées. Je ressentis l'ivresse des ruines ! ou le mal des châteaux délabrés, au choix.
Cela vous donne la nausée à l'instar du mal de mer.
Depuis un long moment, je n'entendais plus les appels de l'homme-mari . On eut dit que les vastes flancs de la maison l'avaient avalé. Cela ne me fit ni chaud ni froid . Un sortilège m'empêchait de penser.
Je balançai mon balai, éternuai, suffoquai et me moquai du passé, du présent et de l'avenir. J'enfonçai dans une sorte de marécage de lettres griffées d'écritures tourbillonnantes. J'en saisis au hasard un paquet et, pointant ma lampe-torche dessus, tentai de deviner un sens sous l'encre pâle. L'auteur en était un enfant qui annonçait sa venue à sa marraine, tout en racontant d'impossibles exploits de vacances . "Quel vantard ! "dis-je à voix-haute.
Curieusement, j'eus honte et faillis présenter de plates excuses au papier peint, semé de roses bleues, qui roulait à mes pieds en se détachant du mur suintant d'humidité.
Le gentil farceur continuait de plus belle, à l'en croire, il avait affronté des rats d'hôtel dans un palace, escaladé un pic sans escorte, lié amitié avec un aigle. Et quoi encore !
 "Mon Dieu ! il promettait ce gamin ! et il réclame une chambre pour son usage personnel, la chambre bleue qui a vue sur les cèdres...Où est-ce ? "
Une intuition, dans les très anciennes maisons, on ne vit que d'intuitions, me força à malmener la fenêtre de droite, un bruit cristallin me répondit, les doigts striés de sang, du verre brisé sur les mains, je m'échinai et fus récompensée : ondoyants et fougueux, les cèdres noircis par la tempête s'alignèrent pareils à des cavaliers de l'orage. J'étais bien dans la chambre réclamée par le mystérieux filleul d'une dame disparue.
 "Alphonse, un joli prénom." murmurai-je.
Et je répétai comme envoûtée:" Alphonse !"
"Je suis là ! C'est moi, Alphonse, ma chère. " entendis-je
Instinctivement, je me retournai.
Il était bien là ! enfin, presque ...
Je m'attendais à voir un gamin hirsute au regard étincelant; à sa place, je vis un  splendide grand-père hirsute au regard étincelant. Un bel homme d'une élégance confondante, panama à la main. Feignant d'ignorer mon aspect de balayeuse de château pourri, le sémillant inconnu se courba sur ma main tenant encore un seau rempli d'immondices variées.
"C'est un ange!" pensai-je immédiatement et je balbutiai des mots de bienvenu à cet "ange" si féru de bonnes-manières.. Quelle contenance adopter face à un ambassadeur céleste ? Aucun manuel de Savoir-vivre ne donne de conseil efficace à ce sujet ! j'esquissai une révérence maladroite, lâchai l'ustensile ménager, et posai mon balai de sorcière le plus loin possible du miraculeux visiteur.
"L'ange" se mit à parler .
" Je ne devais pas venir ici, cela s'est décidé, comment dirais-je, sur injonction d'en-haut, une injonction impérieuse, voyez-vous ."
Je ne voyais absolument rien; mais j'étais au comble de l'émotion : un ange me jugeait digne de ses confidences !
L'ambassadeur immatériel (en réalité, il semblait de chair et de sang, j'admirai cette faculté remarquable d'imiter un mortel !) eut un sourire rayonnant de bienveillance.
"J'ai obéi et me voilà ! il m'est ordonné de vous dire ceci : on est content de vous . Ne vous découragez pas, le chemin sera dur, toutefois cela en vaut la peine, et vous arriverez ! au bout de 20 ans , vous ne garderez que les souvenirs heureux, et il y en aura ! avancez sans crainte, on vous aidera. J'ai assez abusé de votre temps, il est précieux maintenant, continuez, fermez cette fenêtre  et ne me regardez pas,  j'aime m'en aller seul . Nous aurons l'occasion de nous retrouver; et vous aurez, je vous le dis au risque de me faire tancer par un de mes supérieurs, bien meilleure mine, ma chère."
Je tremblai comme si le vent me possédait. J'allai à la fenêtre, me coinçai les doigts, éprouvai une sorte de déchirement, un grand vide, j'entendis :
 "A Dieu !".
Je me retournai, j'étais seule . Soudain, les cris de l'homme-mari éclatèrent :
"Mais que se passe-t-il ? Pourquoi as-tu fermé cette porte à clef ? Ouvre ! J'ai eu un coup de fil , un rendez-vous demain, on va s'en sortir, ouvre, tu me fais peur ."
Il ne se trompait pas : la porte était fermée de l'intérieur...
J'ouvris et l'homme-mari prit peur:
" Tu es malade, je m'en doutais, il faut être malade pour s'enfermer dans une pièce vide,
cette maison nous rend fous, ça commence bien ."
"Oui, dis-je, je suis sûre que cela commence bien ."
J'essayai de raconter mon aventure à l'homme-mari qui m'obligea à avaler un aspirine.
Plus tard toutefois, le doute l'envahit malgré lui. Il ne s'en explique pas la raison. Mais, cette idée de conversation avec un "ange" lui plaît et même l'inspire. En 22 ans, l'être inconnu a d'ailleurs gagné le titre "d'ange gardien" du manoir. On ne sait jamais après-tout !
Ais-je rêvé en cet après-midi si sombre ?
Ais-je imaginé cette conversation avec un envoyé bienveillant ?
Ais-je eu affaire à un plaisantin ? A un fantôme ?
Quelle importance ? Créature éthéré ou visiteur amusé, émanation de mon imagination "à grandes brides", le promeneur irradiait de bonté :
"La bonté contrée étrange où tout se tait" murmurait Guillaume Apollinaire.
De quoi avons-nous besoin en ce monde si ce n'est de bonté, cette vertu silencieuse qui ranime le courage et attise la passion d'exister !

A bientôt,

Lady Alix
Un "ange" par Rubens vers 1616

mardi 29 août 2017

Tour mystérieuse et chant de troubadour

Le commun des mortels ignore à quel point les vieilles maisons vous réservent des plaisanteries d'un goût douteux.
Parfois, furibondes d'être tirées d'un sommeil paisible par des trépignements d'enfants et des vacarmes d'artisans , ces grandes dames s'amusent à vos dépens.
C'est un traquenard, une façon aussi de vérifier l'ampleur de votre détermination, la profondeur de votre affection, la véracité de votre passion à leur égard.
Si vous relevez le gant avec panache, vous recevrez, comme tout bon paladin de jadis, votre récompense : avec grâce et suavité, la maison acceptera vos soins éclairés et vous ruinera jusqu'à la fin de votre existence..
Mais, le sens de votre vie n'est-il pas d'être purifié par une belle action ? Au moins, vous éprouverez la paix intérieure, apanage des chats de retour d'une chasse particulièrement bondissante, des poètes venant de clore un sonnet ou des amants signant une tendre et inutile lettre d'amour.
En une bonne vingtaine de rapides années, notre maison n'a cessé de nous étourdir des ses humeurs fantasques.
Tour à tour, maternelle , odieuse, agaçante, mélancolique, exquise, elle nous plonge dans d'éternels abîmes de perplexité. Son attachement à notre famille humble et soumise est pourtant sincère et se manifeste, malgré ces caprices, en se nimbant d'une discrétion distinguée. Magnanime, elle condescend à nous soutenir à sa façon au sein des angoisses cruelles qui frappent chaque passager du voyage terrestre.
Sinon, serions-nous encore là ?
D'ailleurs, pourquoi sommes-nous là ?
Tout est de sa faute: ruine humide, décrépite et lamentable, elle a changé d'allure en nous apercevant au bas de sa terrasse surplombant un frêle ruisseau .Une seconde lui a fallu afin de nous tendre un piège ! cette imposante ancêtre  balafrée à l'instar d'un guerrier spartiate s'est métamorphosée en sanctuaire bruissant et romanesque . Cette illusion nous aveugla au moment précis où nous franchîmes son seuil, un tout jeune enfant dans les bras.
Elle nous voulait, et, en un écho surnaturel, a osé nous glisser dans l'âme que c'était nous qui la voulions.
Jugez un peu de sa perversité !
Innocents et idéalistes, en quête d'un "chef d'oeuvre en péril" à relever pour le bonheur de nos descendants, accoutumés à l'isolement inspiré d'un quotidien campagnard, nous basculâmes dans le gouffre s'ouvrant sous les pas des chevaliers désargentés du Patrimoine le plus obscur.
La maison joua avec nous à la manière courtoise et amusée d'un chat lançant son campagnol du matin au hasard des buissons sauvages. Tantôt, charmante et même reconnaissante, elle nous dévoila ses beautés masquées  Cela se fit doucement, presque avec suavité.
Il fallait bien nous redonner vie en pleine traversée de nos innombrables déserts !
Laissant de côté l'amer spectacle des maussades débris, murs gluants, plâtres tombés, papiers-peints déchirés,  parquets éventrés, nous respirâmes en contemplant un trésor insoupçonné. D'un amas de poussière et de pourriture émergeait le coeur de la maison.
 D'abord ses hauts plafonds enguirlandés d'or, fleuris de stuc, cernés de beaux visages de déesses sculptées, mieux encore, son triomphant "Bacchus" de marbre blanc, ses boiseries classiques et son plan harmonieux autour de l'escalier aux gracieux balustres de pierre grise.
 Enfin,l'inespéré, l'insolite, le cadeau du destin: la tour "descendue"du haut de la colline, voici deux siècles environ, sur l'ordre d'un propriétaire aussi fou que fortuné !
Effort prodigieux destiné à garder un souvenir de l'ancien château-fort !
Quel génial poète conçût-t-il ce décor théâtral ? Sans doute un rêveur passionné qui se prenait pour l'héritier d'un troubadour.
Nous n'en crûmes pas nos yeux quand après des jours de nettoyage au pinceau et à la brosse à dents, nos soins maladroits libérèrent de sa gangue de salissures un monument rose poudré de grenat, à la gloire du marbre de Caunes- Minervois .
C'était une cheminée extravagante sentant sa pompe "grand-siècle" aussi fort qu'un flacon entier de "Chanel numéro 5".Nous l'adorâmes immédiatement et ne la quittâmes plus . Les hivers nous voient  réunis à ses pieds comme les serviteurs d'un monarque oriental.
Notre rôle est de la remplir de bûches, le sien de nous insuffler assez de chaleur afin d'atteindre le printemps. Sa prestigieuse splendeur nous échappe parfois. C'est le même drame qui frappe les personnes faisant partie de notre vie; on ne les voit plus à mesure qu'on les voit trop .
L'absence a cette aimable vertu de reverdir regards et sentiments fatigués !
Le retour nous jette éblouis devant notre "Bacchus" levant sa coupe au faite de notre âtre intimidant et, soudain, notre "ruine" ruineuse nous semble un peu moins lourde à relever..
Or, nous avons bien failli prendre nos jambes à notre cou le jour où le "ciel", en l'occurrence le plafond de cette tour médiévale, incongrue dans une maison répondant aux canons classiques, tomba sur nos têtes.
Rien de plus fâcheux n'aurait pu arriver.
Nous avions tenu bon en dépit des couvreurs qui semblaient décidé à mettre le double du temps prévu afin de remédier aux cascades enthousiastes se déversant sur nos têtes à chaque orage.Malgré les avis épouvantés des gens d'expérience nous traitant de parents inconscients, nos garçons éclataient de santé et de joie de vivre . Le premier chat de notre famille venait d'avoir l'extrême condescendance d'entrer majestueusement à la maison, que demander de plus ?
Un trésor de pièces d'or nous aurait grandement aidés, mais nul génie compatissant n'avait eu la gentillesse de nous inciter à piocher au bon endroit.
L'automne cheminait sous sa lumière de miel le jour fatal où fut décidé le "moisage" d'une poutre. L'opération, banale en soi, se situait située juste au dessus des caissons filigranés d'or accrochés comme par miracle au plafond de la plus lugubre des salles à manger qu'un cerveau doué de bon sens puise imaginer.
 En proie à une peine inconsolable, la dame des lieux vers la fin du second empire noya sa sombre humeur en tapissant les murs de chimères pourpres se détachant sur un bleu noirci d'une laideur sans égale.  Je compris en quelques minutes de solitude ahurie que ces monstres rouges menaçaient ma santé mentale. Dans la vie, il faut agir, j'agis donc, j'arrachai le tissu maudit , m'entaillai les mains et libérai les boiseries .
 L'homme-mari alerté par un pressentiment conjugal se hâta, et loin de s'époumoner, imita ma destruction massive. Le soir nous trouva avachis au sommet d'une montagne de tissu raide, éberlués de notre audace et soulagés d'un grand poids.
Or, j'eus l'intuition que la maison voyait  d'un mauvais oeil ce geste salvateur.
Je devinai qu'elle nous ne le pardonnerait pas .
Elle ne tarderait guère à ourdir sa vengeance, aussi impitoyable et sournoise que les araignées embusquées qui semblent les seules assurées de survivre jusqu'à la fin du monde dans les vieilles maisons. Insensible à ces frémissements immatériels, l'homme-mari, châtelain d'aujourd'hui, donc fauché et pragmatique, obsédé par les sommes à régler aux artisans variés, persuada une excentrique étrangère d'acquérir les monceaux de tapisserie brodées de dragons sanglants .
Ce tour de force considérable fit l'admiration de ses fils et causa à sa femme-épouse d'ennuyeuses frayeurs nocturnes:
 "Et si cette collectionneuse revient demain nous jeter sa  camelote défraîchie au visage ?" pensai-je accablée .
Grâce au ciel, nous ne la revîmes jamais. Les chimères évadées du rêche tissu  la tuèrent-elle une nuit de pleine lune ? Ou au contraire cette antiquaire venue d'un pays froid dompta-elle cet amer sortilège et vendit-elle sa tapisserie pour une somme éhontée à un naïf amateur de décoration de musée ?
Le mystère n'a aucune chance d'être éclairci !
Je me souvins alors d'un roman de la bibliothèque rose dont le dénouement m'avait transportée d'une émotion prémonitoire. De très jeunes aventuriers avançaient le coeur serré, dans un château au toit d'ardoises surmonté de chimères immémoriales (c'est notre cas) avant de trouver le fin mot d'une angoissante énigme au milieu d'une vaste salle aux murs tendus d'une tapisserie grouillante de dragons rouges sur fond bleu !
La coïncidence me troubla terriblement .
 Cette fois, j'eus la conviction que notre sacrilège recevrait sa punition. L'homme-mari haussa les épaules, admit que le fameux"moisage" comportait certains dangers, me jura que toutes les précautions seraient prises, et me pria d'aller combattre les lianes étouffant le tronc de nos arbres afin de détendre mes nerfs.
.Je me disciplinai un heure, puis, n'en pouvant plus, rentrai à la maison..Mon esprit battait la campagne et mon coeur la chamade. Je ne le savais que trop : une machine infernale préparait sa catastrophe. J'allai au bout du couloir, la porte de la tour me nargua, l'atmosphère se fit provocante, on me défia en silence, il n'incombait de prouver qui j'étais ! je poussai la porte avec une enfantine terreur; toujours le même silence étourdissant ...
Je me forçai à marcher un pas, un autre et une horrible coulée de stuc, de plâtre, de bois et de poussière m'engloutit ! je fermai les yeux  en m'imaginant être Anna Karénine écrasée par son train.
Le tonnerre, ou quelque force naturelle de cet acabit gronda, une chose coupante roula presque sur moi, je fus inondée de matière visqueuse, secouée comme un roseau sous l'orage, projetée à genoux, et bizarrement n'en mourus pas. Nul ange superbe et bienveillant ne me tendit une échelle vers le paradis ! seul l'homme-mari se manifesta et, réflexe fort agaçant, persista dans la désagréable idée de me secouer afin de vérifier si je vivais encore.
 J'ouvris les yeux et la tête me tourna.
Trois caissons gisaient juste devant moi, trois caissons qui m'avaient épargnée d'extrême justesse !
Je venais d'échapper à la mort et cela parce que ma maison le voulait bien .
 Autour de moi, tout le monde criait, s'inquiétait de ma stupeur, étais-je devenue idiote ? Ou pire, paralysée ? Traumatisée ?  On me supplia de dire un mot, je restai muette.
 L'unique pensée qui me torturait était celle-ci:
" Comment allons-nous financer ça ?  C'est fini, le rêve est terminé ."
N'écoutant personne, je montai vers le cimetière, jardin bien ordonné autour de ses allées de cyprès et de ses croix tutélaires, et priai au hasard les châtelains de tous les temps ...
A commencer par la baronne Aiceline, créature de légende, mythe adorée du plus énigmatique des troubadours, le ténébreux  Jaufre Rudel. Ce chevalier de la Misère, dépité par la préférence de la haute Dame envers un  butor de seigneur voisin, s'embarqua pour la Terre Sainte vers 1147, y crut aimer la comtesse de Tripoli et rendit son âme tourmentée dans ses bras charmés ( toutes les femmes raffolent des poètes qui ont la bonne grâce de mourir dans leurs bras !) après s'être répandu en chansons célébrant "l'amour lointain".
C'est le vrai inventeur de cette conception saugrenue de la passion ravageuse : on n'aimerait à la perfection que l'absent ou l'absente. Le rapprochement condamne irrémédiablement l'amour .
 C'est à vérifier ...
Pendant ce drame sentimental et poétique, la mélancolique baronne envoyait ses pigeons-voyageurs du haut de notre tour vers un donjon encerclé de bois noirs comme l'âme de celui qu'elle avait la faiblesse d'aimer. Son coeur meurtri se lassa assez vite de battre.
Si seulement cette romantique avant l'heure avait retenu son troubadour ! ces deux-là étaient trop sensibles pour le commun des mortels .Et dire que je logeai dans la chambre même d'Aiceline ! Serais-je gagnée un jour par sa folie ?
Je refusai d'extravaguer davantage et , contemplant le fauve horizon des collines et les champs labourés d'une belle nuance de bronze clair,  priai pour que nous puissions au moins réparer notre plafond, à défaut de relever cette maison rebelle.
J'invoquai ces ombres, je suppliai ces âmes dont les amours flottaient autour de nous.
 Croyez le ou non, je fus entendue.
La maison éprouva-t-elle une légitime honte ? De mégère, elle se métamorphosa en grand-mère aimante. L'espoir brilla sur les débris : notre assurance ne nous abandonna pas. Ce fut le premier miracle!
 Le second fut que l'homme-mari engagea des artistes pleurant de joie à la perspective d'oeuvrer sur un si singulier ouvrage, des gens charmants qui peignîmes à nouveau les aériens filets d'or sur les caissons remontés
 Ainsi,.la pièce jadis si détestable devint l'orgueil de notre famille.
Somme toute, ce plafond écroulé fut une bénédiction ! souvent un mal apparent ne provoque-t-il un bonheur caché ?
Un poème de Jauffre Rudel afin de vous donner les ailes d'un troubadour :

"Coup de joie me frappe et m'occit
Et le dard d'amour me dessèche
La chair dont tout mon corps maigrit.
Jamais je ne reçus tel coup,
Pour nulle autre tant ne languis,
Jamais cela ne s'est produit.

Jamais si doux ne m'endormis
Que mon esprit n'aille là-bas,
Je n'eus jamais tant de tristesse
Que mon coeur ne fut plus ici.
Quand je me réveille au matin,
Tout mon beau délice s'en va."



A bientôt !

Lady Alix

Une tour qui abrita bien des secrets... 



jeudi 24 août 2017

"Journée du Patrimoine " et défi familial

Les visiteurs des très officielles "Journées du Patrimoine" croient souvent qu'il s'agit d'une aimable récréation pour chacune des parties.
Que demande-t-on aux habitants des "chefs d'oeuvre en périls" ? Ne leur suffit-il d'entrebâiller leurs portails, repeints en cet honneur, et de se répandre en sourires gracieux, prémices à un flot de rocambolesques anecdotes ?
Si seulement la réalité pouvait revêtir cet attrayant visage !
 L'envers du décor étonnerait en vérité les promeneurs du Patrimoine s"ils se doutaient des efforts, angoisses, doutes et affres endurés par les braves propriétaires de ces satanées monuments  afin de les présenter de façon attrayante à une foule d'inconnus.
Nous avons parfois eu l'audace folle de figurer dans la liste des "vieilles-pierres" suggérant un détour ignoré aux curieux de ruines relevées avec l'énergie du désespoir. Le fait que ces intimidantes "Journées" consacrées au Patrimoine surviennent à la fin de l'été fut pour beaucoup dans cette décision saugrenue. L'arrière-saison adoucit de sa lumière subtile les stigmates du temps et de l'incurie, lézardes, façades décaties, coulées sombres sur les murs, volets à demi-arrachés, et tant d'autres plaies affligeant les maisons séculaires.
Septembre est un mois idéal si l'on souhaite rencontrer des férus d'architecture de bonne humeur, des passionnés aux regards radieux derrière leurs lunettes, des érudits allègre bondissants sur les traces de la "petite histoire", et, qui sait, des poètes à la recherche de quelques amours défuntes dont les braises ne demandent qu'à se rallumer.
Du moins le pensions-nous ...
Ainsi, embarquâmes-nous sur la mer intérieure du Patrimoine, avec nos enfants, prêts à jouer les pires farces aux infortunés promeneurs, notre chatte de l'époque, une espèce de panthère hautaine et snob, et notre bonne volonté en guise d'équipage.
Notre fierté n'avait d'égale que notre invincible et absurde amour envers un manoir en piteux état et son jardin abandonné. Par prudence, dés la première "ouverture", nous jugeâmes que seul ce dernier serait livré aux curieux en balade.
En ces premiers temps de reconquête d'un charme agreste disparu, la prise de risque était toutefois extrême ! Le parc, aussi épais et dense qu'une forêt, ne provoquerait-il l'effroi bien naturel des amoureux du Patrimoine habitués aux domaines savamment entretenus grâce aux subsides et jardiniers publics ?
Ce lieu pittoresque aurait sans doute fasciné Rousseau, amateur de refuges isolés. Le Genevois ombrageux  n'aurait-il éprouvé un vrai bonheur à  flâner sur des souvenirs d'allées, en un endroit privé de lumière par l'abondance de ramures enchevêtrées ?
Un monde bruissant, couvert des repousses des géants disparus, chênes, sophoras, micocouliers, platanes, hélas, morts après plusieurs siècles de bons service. Un bois impénétrable coupé de clairières rythmées de chiendents piquants, orchidées décadentes, pissenlits ruisselants parmi les orties, véroniques éparses entre les liserons, trèfles irrémédiablement à trois feuilles, espèces traditionnelles ou étranges, en tout point parfaites pour combler le coeur d'un naturaliste ...
Qu'importe !
Au sein de ce fatras végétal, la puissante rangée de cèdres, haussant leurs éclatants panaches vers le ciel, suffiraient à ravir nos intrépides visiteurs ! sans oublier le spectacle des écureuils, la découverte des puits, de la noria, des bassins transformés en vestiges antiques, de la chapelle écroulée, et des buissons proposant mûres et prunelles; et, cela va de soi, des fabuleux récits de notre aventure neuve et à venir en ce manoir.
 Le Patrimoine ne se nourrit-il aussi d'un esprit d'échange bienveillant ?
Nos aimables visiteurs auraient peut-être la bonté de nous encourager tout en confiant de précieux souvenirs, de touchantes légendes qui nous en apprendraient davantage sur ce minuscule univers encore blotti en ses voiles de jadis.
Cette romanesque vision nous enleva de terre et nous déployâmes tous, à l'exception de notre Lady  Poussine, qui en intraitable chatte de château,  s'offusquait de ce labeur inutile, nos forces physiques et morales en vue de ce fameux "dimanche à la campagne". La rumeur annonçant notre ouverture imprévue coula comme l'eau d'un ruisseau grossi par la fonte des neiges.
On s'enquit alors en haut lieu de cette famille si imaginative!
Je crois que notre initiative bousculait les préjugés locaux.
Nous étions indépendants (nous le sommes toujours !), notre manoir n'était alourdi d'aucun classement, notre famille charmante et inconnue. Notre maison était accrochée au passé par une très longue chaîne aux mailles embrouillées; ce qui est le cas de l'immense majorité des vieilles maisons. Un personnage glorieux, Catherine de Médicis,  lui faisait honneur;  n'affirmait-on que cette reine acharnée à parcourir la France avait dormi chez nous vers 1560 ?
Il était certain qu'une armée de visages indistincts avait tenue à bout de bras depuis plusieurs siècles ce manoir couronné d'un hiératique diadème de trois déesses mélancoliques.
 Mais, rien d'extraordinaire, de superbe, de sidérant ! une suite d'amours, de naissances, de chagrins, de perte et de revanche, d'impécuniosité, de pluie et de beau temps : la trame humaine inscrite en chaque pierre ...
Rien ne nous obligeait ainsi à participer au dimanche du Patrimoine! nous ne touchions aucune aide pécuniaire et n'en réclamions pas. Cet altruisme de poète, loin de rassurer, eut le malheur d'agacer !
Cela nous rendait des plus suspects !
On vint nous expliquer la gravité de notre mission,et nous promîmes de l'envisager avec sérieux et componction. Là-dessus, nous récurâmes, fauchâmes, coupâmes, taillâmes et balayâmes. Les enfants fabriquèrent des écussons d'une élégance très britannique sur lesquels s'étalaient le titre prestigieux de "Guide du château". Lady Poussine ne cessa de bouder et prit le parti de guetter les promeneurs du haut du portail dûment entrebâillé.
 En ce matin frais et lumineux de la mi-septembre, j'étais l'ombre de moi-même: je représentais le tableau sinistre de ce en quoi la passion des "chefs -d'oeuvre en périls" métamorphose une trentenaire alerte. Mes yeux , à force de travaux dans la poussière, avaient viré au rouge rubis. Mon dos s'était creusé, ma voix cassée. La maison depuis notre installation rudimentaire datant d'une année à peine, brillait d'un singulier éclat, moi, je l'avais perdu !
L'homme-mari ne valait guère mieux !
Il ne restait de vif que les enfants et une cohorte d'amis compatissants qui s'apprêtaient à déplier les chaises-longues achetées la veille, et à s'y prélasser jusqu'au soir.
Afin d'occuper agréablement nos improbables amateurs de Patrimoine obscur et dévasté, j'avais éparpillé sur de grands panneaux les images de notre restauration du toit d'ardoises : couvreurs juchés sur les arrêtes vertigineuses, montagne de gravats, nos mines abasourdies devant l'ampleur de la tache et les enfants, munis de seaux, pareils à des petits esclaves s'activant sous les ardeurs du soleil(en réalité, ils avaient élu la benne à déchets comme terrain de jeu !).
Craignant la mauvaise humeur générale devant l'impossibilité d'entrer à l'intérieur de la maison,  j'avais inventé de nettoyer un réduit qualifié de "souillarde" amenant à l'ancienne cuisine, et de parsemer ce royaume ancillaire de bizarres ustensiles dont l'usage s'était égaré.
L'homme-mari s'était ingénié à deviner l'utilité de ces objets évoquant des sculptures d'artistes illuminés !
Nous décidâmes de mettre à l'épreuve nos visiteurs: le Patrimoine: c'est autant l'action que la contemplation !
 Les cyclistes du dimanche roulèrent dans la cour ( nous  l'avions inondée, trois jours avant, de beaux graviers) et repartirent dépités de n'avoir pu faire le tour du parc faute d'allées carrossables.
Ensuite, les marcheurs firent quelques pas et reculèrent sans honte. La route départementale au bout du village les inspirait manifestement plus que nos merveilleuses futaies et nos tours sympathiques...
Midi sonna, aucun passionné n'avait montré le bout de son nez surmonté de lunettes.
Je mourais d'envie d'essayer à mon tour une chaise-longue et ce Patrimoine m'exaspérait.
Nos renforts amicaux ne tardèrent pas à fuir lâchement: la faim les tenaillait et l'ennui les rongeait. Nous n'avions rien à craindre, bourdonnèrent ces" ventres affamés", notre manoir n'attirerait personne, il y avait tant de  citadelles cathares dans la région, et, nous avions un "rival" involontaire; un château-fort, restauré avec un soin jaloux, et classé, le chanceux, à une encablure.
Comme pour se moquer de ces fuyards pessimistes, l'invasion du Patrimoine déferla !
Le village voisin charria les vrais amoureux du Patrimoine, nul savant prétentieux, mais ceux qui se souvenaient ...Ceux qui avaient baigné dans l'histoire de la maison et couru, tout enfant, dans un parc resplendissant de romantisme à l'anglaise !
Une centenaire à la verve intarissable et fleurie éclatait de fierté car ses yeux s'étaient ouverts dans le logis du cocher. Un très distingué occitan nonagénaire raconta les somptueux goûters prodigués, juste après la première guerre mondiale, par la comtesse établie au manoir, une excellente personne qui aimait tant les enfants dont son veuvage l'avait privée.
Une dame aveugle exigea qu'on la guide au fond du jardin, et là, elle eut une vision ! elle s'écria, rajeunie de 100 ans,: " Je les vois ! les choux, les tomates, les citrouilles ! " légumes fantômes d'un potager anéanti  ..
J'étais éblouie ! soudain, je vis s'avancer droit sur moi un immense escogriffe que sa cravate menaçait d'étouffer.
Qu'allais-je devenir ? l'homme-mari s'évertuait à écarter des ronces afin de guider un couple enthousiaste, mes fils galopaient suivis de visiteurs confiants, lady Poussine fusillait de son regard émeraude les inconscients tentant de l'amadouer.
J'étais abandonnée !
Je me repris, souris et, ravi, l'autre tonitrua à la joie de tous ! il descendait, hurla-t-il de façon à ce que personne ne perde une voyelle de sa révélation extravagante, d'une famille de sculpteurs qui, deux siècles auparavant oeuvrèrent ici !
Les "grotesques", le faune aux grandes oreilles, les guirlandes s'enroulant sur la façade, c'était son sang ! les applaudissements rugirent, l'homme-mari arriva à temps pour voir sa femme-épouse sauter au cou d'un inconnu, en clamant d'une voix vibrante:
"Le Patrimoine, c'est cela !"
Puis, on se précipita vers ma collection insolite  J'avais eu raison d'espérer, on se fit un plaisir de me montrer le tabouret de lavandière, le collier hérissé de piques en fer sauvegardant le cou des chiens contre la dent des loups; on me conta comment on enfilait les patins à glace rouillés les hivers où gelait le canal du midi, on admira les antiques bouteilles façonnées par un maître-verrier, on s'amusa du "tournebroche" de la cheminée ...Le Patrimoine nous éclairait de tous ses feux ranimés !
On ne se moqua pas de notre coup de folie envers ce manoir, on nous souhaita beaucoup de courage et de foi ! et nous en fûmes émus...
Les enfants fermèrent enfin le portail sur cette journée étonnante. Leurs parents agitèrent vaguement leurs mains enflées à force de saluer les amoureux du Patrimoine; et constatèrent avec une infinie tristesse que les chaises-longues si prometteuses semblaient, à l'issue de ce dimanche "historique" sortir elles-aussi du passé.
"L'an prochain, dis-je, nous achèterons des chaises en fer, elles résisteront peut-être ..."
"L'an prochain ? répéta l'homme-mari d'un ton accablé, l'an prochain,  je ne sais pas si je serais remis assez tôt. "

A bientôt,

Lady Alix


Ce visage moqueur veille sur notre maison depuis l'époque de la construction du Canal du Midi.







jeudi 17 août 2017

L'art de recevoir des Américains en voyage

On a beau dire un torrent de choses idéalisées sur l'entente cordiale entre les peuples de notre Terre, il suffit d'une seule confrontation entre Vieille Europe et Jeune Amérique pour réaliser combien vaste est l'Océan qui sépare nos deux nations amies.
Les préjugés tiennent atrocement chaud, les idées fausses lavent le cerveau, le "prêt à penser" tombe aussi mal que le "prêt à porter".
Ainsi va le monde ! seule une prise de risque volontaire, un dédain de la réconfortante neutralité, une curiosité altruiste tissent de généreux liens entre deux familles incompatibles à priori.
Le "politiquement correct" m'a toujours paru la pire des mesquineries ! gare toutefois à la franchise pure et dure ! elle gagne à se parer d'élégance désinvolte,à se nuancer d'humanité, cette valeur inventée par les sages de la Renaissance. En ce cas, la rencontre périlleuse entre deux "civilisations" suscite un élan de sympathie universelle:  ce ciment irremplaçable entre ceux que leur mode d'existence oppose.
Notre ancienne maison attire parfois des visiteurs très lointains, des voyageurs chargés autant de bagages que de méfiance.
Pour un peu, ils se croiraient à l'époque héroïque des "Trois Mousquetaires" et hôtes d'une de ces auberges où l'on vous proposait une paillasse garnie de bestioles et une cruche de vin amer avant de vous dépouiller de votre or !
L'entente se crée vite s'il s'agit de "cousins" issus de l'ancien Empire Romain. N'avons-nous rêvé de cette paix antique ? N'échangeons-nous des mots sonores à la saveur latine ? N'éprouvons-nous une indicible et poignante nostalgie en songeant à cette chimère "Gallo-Romaine":  cette époque bénie où hommes et dieux marchaient de concert à l'ombre des cyprès sur la voie Domitia ?
Si des Grecs, des Italiens, des Espagnols passent le portail rouillé,les réticences inévitables, les langues retenues, les sourires réservés s'effacent vite autour d'un plateau chargé d'apéritifs capables de ranimer un agonisant et de fromages à la rusticité  assez robuste pour guérir des fatigues du voyage.
Notre petit domaine est un sanctuaire campagnard avec ses vertus irrésistibles: oiseaux mélodieux, ruisseau assoupi, cèdres immenses et vaste jardin débordant de refuges et cachettes; vaste maison nimbée des reflets du passé, vastes pièces où règnent livres en désordre et chats en liberté, les uns n'allant jamais sans les autres, tous les écrivains vous le diront...
Les "vieux-Européens", parfois étonnés, acceptent cette plongée hors des vents dominants, mais sous la brise d'un art de vivre désuet et , qui sait, saupoudré d'un romantisme ténu...
Les lourdes portes gémissent, les fenêtres sont rétives, les baignoires énormes et juchées sur des pieds griffus, les couloirs malmenés par les courants d'air. Le téléphone s'évertue à sonner, personne ne l'entend ou ne daigne prêter attention à ce gêneur. Les baies de l'escalier sont couronnées de majestueuses"impostes" limpides tous les cinq ans (faute de bonnes volontés résignées à atteindre ces hauteurs); les amples marches de pierre  sont si anciennes que leur nuance d'origine est devenue un secret éternel.
Bien sûr, les portables n'ont pas droit à la parole, ou alors il faut vagabonder au fond du parc et appeler son prochain assis sur la margelle d'un bassin en compagnie d'une escouade de lézards curieux et débonnaires.
Si on est vaillant et déterminé, la conversation s'éternise sur la colline, en face de l'église médiévale. La vue descend par dessus les toits de tuiles aux teintes rouge grenat et les vergers enfouis sous les plants de tomate accrochés à de hautes tiges et les rosiers exubérants. Soudain, l'envie de converser avec un humain invisible s'estompe.
Vous bredouillez, chuchotez, et finissez par obéir docilement aux ordres muets du paysage : éteindre l'insignifiant engin et méditer sur la beauté du monde, la fuite des heures et la nostalgie des amours.
Ou  écrire vos états d'âme à la main, sur un bout de papier, miraculeusement inspiré et rajeuni par l'air du soir ! peut-être irez-vous confier à la boîte aux lettres cette confession impromptue ...
Peut-être encore, vous lira-t-on en frémissant; comme aux temps jadis où recevoir un mot embelli d'un timbre, choisi avec un soin quasi amoureux, rendait la passion de la vie à un correspondant sensible, espèce disparue ou en voie de l'être.
Or, les choses se compliquent quand des visiteurs férus de "vie de château" à la mode  des magasines d'outre Atlantique décident, sur une impulsion touchante, de séjourner chez nous.
Je me souviendrai toujours du tourbillon affolé qui agita voici quelques années un début de juillet alourdi de canicule et frappé d'inertie, comme si une maladie du sommeil venait de nous être envoyée par une injonction céleste.
Nous préparions sans y croire les deux plus grandes chambres afin d'y loger une famille de Seattle qui s'était annoncée dés la fin janvier.
Plaisanterie ? Vue de l'esprit ? Songe d'une nuit d'hiver ? Le silence s'était établi en dépit d'injonctions pressantes émanant de l'homme-mari que ces manières douteuses incommodaient à un point extrême. L'adresse de ces Américains inconnus ne brisa guère le gouffre instauré entre nous.Cette réservation tenait du vent et ces hôtes évanescents s'enfuirent de ma mémoire jusqu'à l'été.
A la veille de la date jamais confirmée, une intuition m'obligea à composer des bouquets, traquer la poussière , assassiner les moustiques, garnir les lits de percale brodée et commander des croissants.
L'homme-mari, excédé, me prédit un désastre inévitable et notre gouvernante me tança d'importance :
" Comment, me dit-elle, ces gens se moquent de vous, si vous les avez, c'est sûr, ils partiront en pleine nuit, sans débourser un sous et en volant l'argenterie ! Les Américains, tous des mal-élevés, tout le monde le sait sauf vous. Voyez un peu ces" Mac-Do", on y mange avec ses doigts ... Moi , Madame, ça me dégoûte !"
Je tentai d'apaiser cette fronde française et ne réussis qu'à attiser le pessimisme général.
Au coeur d'une nuit d'été si claire que le ballet fugace des étoiles vagabondes emplissait le ciel, l'espoir m'abandonna. Personne ! refoulant toute amertume, lasse et fataliste, j'allai en haut de notre tour pour oublier l'Amérique et les Américains. L'homme-mari m'asséna un "Je te l'avais bien dit" conjugal et le sommeil nous prit.
Un vague bruit cascada, des voix s'entrechoquèrent, je fis un horrible cauchemar et secouai l'homme-mari :
" Nous sommes attaqués !" dis-je, épouvantée, écoute, on cogne sur le portail ! et aussi sur les murs !
 Oh, mon Dieu, on va nous attacher, nous battre, nous prendre le portrait de mon grand-oncle ! Rien n'a de valeur ici, mais ces crétins ne s'en doutent pas  !"
L'homme-mari, pataugea dans le placard, saisit instinctivement la carabine à air comprimé des enfants, notre arme la plus défensive, et tendit l'oreille.
Je ne me trompai pas: la maison endurait avec un remarquable stoïcisme d'étranges coups malmenant sa muraille, côté village. Voulait-on nous atteindre en perçant ces pierres antiques ? Les malandrins avaient perdu la tête ! peu à peu, l'effrayant tapages'essouffla, j'entendis en revanche la lancinante complainte du Grand-Duc déambulant sur les ardoises du toit, en solitaire des ténèbres.Un chat ronronna dans le couloir, nos nerfs se détendirent, et je vouai nos enragés persécuteurs au Royaume d'Hadès. L'aube opaline des matins d'intense chaleur nous ragaillardit.
Les portes avaient résisté aux brigands nocturnes, nos frayeurs confuses venaient certainement de cette attente frustrante de trois Américains inaptes au savoir-vivre de la "vieille-Europe".
Devant nos tasses de fine porcelaine noircis de pur Arabica, nous soupirâmes ensemble, déchargés de toute  éreintante obligation d'hospitalité. La journée nous appartenait et les croissants à peine livrés aussi !
 C'est à cet instant précis que notre gouvernante, que nous n'attendions pas, entra en trombe, si horrifiée, si égarée, si indignée, si volubile, que je redoutai le plus funeste des accidents. La troisième guerre mondiale ?
Pire: les Américains ! notre excellente gouvernante venait de contempler le spectacle le plus pitoyable qui se puisse concevoir: trois Américains étalés sur les sièges de leur voiture de location, figés et blêmes tels les débris humains d'un nouveau"Radeau de la Méduse".
D'un seul bond, nous courûmes secourir ces épaves affamées de notre cargaison de croissants assortis d'un flot de mots compatissants: c'étaient eux les brigands de la nuit ! bredouillant notre anglais à la mode "Renaissance" appris dans "As yo  like him" et autres joyeuses inventions du sémillant Skakespeare, nous hissâmes littéralement à leurs chambres parents, et petite fille d'une dizaine d'années, tous trois vêtus munis d'assez de bagages pour en remplir un camion-citerne.
Transportaient-ils des marchandises illégales ? Nous n'osâmes poser une question aussi directe: d'abord ranimer ces décrépits, ensuite, observer leurs réactions ..
Ces dernières ne tardèrent pas plus d'une minute! les clefs de notre maison pèsent leur pesant de bronze et sont de belle taille. Des objets de musée que nous utilisons sans y penser.Les parents de l'adorable petite Miss Seattle froncèrent les sourcils, se penchèrent vers les objets historiques, évaluèrent la difficulté de la manoeuvre, et avouèrent leur effroi mêlé de réticence à la perspective d'enfoncer ces témoins du passé dans les serrures adéquates.
Ce fut le premier écueil.
Ensuite, la gentille mère réclama une  housse de couette à la place des draps de noble percale.
Une moue plissa son visage rond et rose quand je tentai de la persuader du bien fondé de notre tradition française.
N'était-ce aussi notre droit le plus strict à la liberté individuelle ? Un refus audacieux à la mondialisation outrancière et mesquine ! la charmante Américaine comprit que sa nation n'était pas la seule à défendre les droits de l'homme et du citoyen .
Grave, elle eut l'amabilité(ou le tact) d'approuver ce plaidoyer justifiant l'usage de dentelle, tissu rare et broderies au point de croix en vue du meilleur repos imaginable. Quand le décor est beau, le sommeil vient tout seul !
Riant aux éclats de me voir parler avec les mains, la petite fille hocha la tête, sauta sur son lit et se roula en boule sur un boutis ancien ; rassurée par sa mine béate, la mère accepta de l'y laisser.
Une paix provisoire s'établit.
Nous invitâmes nos hôtes désorientés mais pleins de bonne volonté à nous rejoindre au salon une fois leurs forces recouvrées, le chemin y menant sembla tellement les étonner que je faillis leur proposer mon GPS, avant de réaliser que cette plaisanterie serait peut-être prise au mot et que j'y gagnerai la réputation d'impératrice des snobs.
Notre gouvernante,dont l'enthousiaste dévouement égale la saine curiosité, décida de rester, histoire d'étudier ces visiteurs à son aise. Je me réfugiai dans la bibliothèque, pièce lugubre mais protégée du moindre bruit par ses murs d'une épaisseur quasi médiévale.Je fermai les yeux et tachai de réfléchir à quelques sujets de conversation inoffensifs et utiles.Un hurlement lamentable s'éleva dans la canicule, une de ces plaintes épouvantables qui expriment la douleur pure. Quelque être surgi des enfers grattait à la porte tout en rendant son âme sur la serrure !
 "Madame, ouvrez, c'est le chat!" cria une voix familière.
Le bon sens me revint, encore glacée de terreur, je reçus notre chat tigré, notre guépard domestique en réduction, notre Odysseus bien-aimé, en plein coeur. Pantelant, pleurnichant, l'ombre de lui-même, un collier étincelant à l'instar d'une collerette de Maharajah l'étouffant à moitié.
"Mais quelle horreur, il faut lui arracher ça, tenez , prenez cette chose  et jetez-là , je vous prie !" dis-je au comble de l'indignation.
"Le pauvre est tout trempé, Madame, mais qu'est-ce qu'ils lui ont fait ces Américains ? Ces gens, dans leurs gratte-ciels, ils n'aiment pas les animaux."
Odysseus, en chat intelligent, mima aussitôt un désespoir absolu afin de récolter caresses, drap de bain et pâtée supplémentaire. Notre gouvernante est une fervente admiratrice de Brigitte Bardot:
elle trouva  tout naturel de jeter au fond de la poubelle le bijou ridicule offensant l'animal sacré.
Je réussis à retourner derrière mon rempart littéraire, l'esprit troublé par une angoisse indéfinissable ..
Ce n'était pas terminé ...
J'avais raison ! deux secondes plus tard, la mère de famille entra en trombe, les yeux rouges et la parole vociférante ! la petite fille suivit et traduisit avec d'éloquentes grimaces le drame qui secouait notre maison. L'adorable enfant des villes n'ayant jamais rencontré un chat des champs l'avait confondu avec une poupée que l'on baigne avec amour, savonne avec rigueur et pare avec ardeur .
Le pauvre Odysseus endura ces supplices sans mordre ni griffer tant sa bonne nature lui interdisait une brutalité indigne d'un aristo-chat de La Gouttière.
Je soupirai de soulagement sans comprendre l'ire de la mère en détresse.
Que voulait-elle ? Sa fille avait été épargnée par un animal d'une patience héroïque ! c'était la preuve de la supériorité des chats de la "vieille-Europe"! puis, la brume linguistique se souleva et je poussai à mon tour une clameur fort peu raffinée! la poubelle ! vite!
"Non! N'y touchez pas!"
L'humble récipient contenait un trésor: une collerette signée d'un joaillier légendaire, Américain bien sûr ...Nous avions frôlé le départ de ce joyau dans la benne communale !
Les vins français ramenèrent la concorde, les sourires s'épanouirent, Odysseus (qui répandait des effluves de savon de Marseille à dix mètres) ronronna comme un bienheureux sur les genoux de la petite fille repentante, et nous révélâmes un secret à nos voyageurs du nouveau monde:  l'ancêtre de l'homme-mari, élevé au rang de Cincinnatus, fut un des officiers français combattant à Georgetown.
Ils n'eurent plus rien à nous pardonner !

A bientôt !

Lady Alix

Thomas Jefferson, encore fort bel homme, et fringant ambassadeur à Paris, qui prit sûrement le thé chez nous
à la veille de la révolution française en profitant de
son voyage d'étude au bord du Canal du Midi.

mardi 8 août 2017

Conversation avec un fantôme

L'art de la conversation obéit à des règles strictes si l'on en croit les préceptes du "savoir-vivre à la française".
Les sujets fâcheux ou tristement vulgaires, politique et commérages, dérivant en un clin d'oeil en mesquines rumeurs, sont bannis de toute réunion raffinée ou tentant farouchement d'atteindre cette haute dignité !
De quoi devise-t-on alors sur les pelouses fraîchement tondues, à l'ombre des ramures immémoriales, ou encore sous les antiques plafonds décorés de guirlandes d'or fragiles, de nuages, ternis par la poussière entassée, et, le plus souvent, de caissons de chêne maussades illustrant la manie Renaissance qui s'empara de nos plus romantiques manoirs ?
Au jardin des mots, on cueille les idées, les envolées spirituelles, les critiques audacieuses, les dissertations artistiques, les jugements littéraires et les attendrissements familiaux.
Selon la saison, on s'anime, on s'échauffe devant une flambée crépitante. Au coeur de l'été, on s'apaise ! Il est si reposant de flâner le long d'une rivière paresseuse, en fermant les yeux sur les mauvaises herbes qu'aucune canicule ne tue. On entame une conversation dénuée de préjugés. On tourne le dos aux travaux qui vous cernent sans pitié, et, assis sur un banc de pierre, on se raconte vaguement, on écoute l'autre avec douceur et patience, en caressant un chat de château.( Un félin courtois et discret, si profondément assoupi durant les conversations raffinées que même la trompette du jugement dernier ne lui arracherait un seul frémissement de ses admirables moustaches.)
Mais il est un sujet de prédilection, entre âmes rêveuses et esprits sensibles, qui se moque bien de lieu et du moment, un sujet qui angoisse, ravit, fascine, un sujet, essentiel et poignant, que l'on repousse et que l'on demande:
la rencontre avec un charmant habitant de votre manoir logeant au secret de vos murailles !
Oscar Wilde livra au public intrigué le roman de l'irascible "Fantôme de Canterville".
Or, ceux qui vivent au jour le jour dans une très ancienne maison ont appris à leurs dépens que ce genre d'aimable histoire est indéniablement vraie ...
Une conversation piquante, une confrontation amoureuse, une promenade exaltée avec un fantôme ?
Invention destinée à mettre en fuite les visiteurs encombrants ?
Ou égarement d'un esprit malade à force de solitude ? Ou encore rêve en plein couloir, exutoire fantastique vous aidant à échapper aux miasmes d'une journée décevante, éprouvante ou épouvantable ?
De tout manière:" les fantômes n'existent pas"!
C'est ce que les tempéraments froids et méfiants, abreuvés de prudence et privés d'imagination vous claironnent comme si vous étiez l'auteur d'un crime envers l'insipidité et le conformisme .
Ignorer la dimension intangible de ce royaume où s'ébattent des êtres bien plus sympathiques que le commun des mortels, c'est manquer de discernement, d'amour et de foi .
Nos amis éthérés sont une impalpable réalité, les habitants de ces bateaux navigant de siècle en siècle que l'on décore du nom facile de châteaux vous le confirmeront tous !
Sauf s'ils s'obstinent à n'envisager leurs maisons qu'en tant que masse énorme composée de charpentes, poutres, murs, fenêtres, volets, planchers et plafonds .Le tout usant humeur, économies, amoindrissant l'envie de frayer avec son prochain, ce qui est un moindre mal, et tuant, ce qui est affreux, la bienveillante affection portée aux humbles animaux quêtant nourriture et abri.
A la vérité, on n'est jamais seul dans une très vieille maison.
Et c'est là son attrait. Sinon, comment envisager de prendre sur ses épaules ce monstrueux fardeau façonné par un passé irrémédiablement présent ?
On n'est jamais seul, toutefois s'entourer d'animaux aide à mieux comprendre qui déambule en traversant les murs sous votre nez et devant vos yeux aveugles.
Votre chat, chevalier de La Gouttière émérite saura vous indiquer d'un étrange miaulement, une clarté surnaturelle s'échappant de son regard soudain tourné vers un pan de mur vide, que vous recevez ce soir un visiteur inconnu...
Ou connu ! tout dépend de votre curiosité, de vos liens de parenté, de votre goût des relations insolites. Une règle d'or gouverne ces rencontres fugaces ou traditionnelles. Aucune frayeur ne brouille votre esprit, tout semble d'un naturel foudroyant. Ensuite, en y songeant, vous suffoquerez peut-être au grand air, vous tremblerez de froid en plein soleil, vous chuchoterez à un ami compatissant:
" Je ne suis pas folle( ou fou), absolument pas, mais je crois bien avoir engagé la conversation avec quelqu'un chez moi, et tout à coup, je me suis retrouvé en face de l'escalier, je te le jure, j'ai eu l'impression que mon compagnon venait d'y pénétrer. Ne le dis à personne..."
Il va de soi que votre ami bienveillant vous rassurera: votre cerveau n'est nullement ravagé, vous avez reçu le baptême des maisons historiques, quoi de plus charmant ? On vous a jugé digne d'une présentation illustrant les lois d'un savoir-vivre immémorial entre anciens et nouveaux habitants de tout manoir balayé de vaporeux souvenirs séculaires .
Recenser les "passe-murailles" polis et silencieux rodant chez soi exige un flegme aguerri. Au bout de 22 ans, je pense que, chez nous, cette société fantasque se compose de 4 membres d'une courtoisie réconfortante.
D'abord, un enfant éternel surgi de l'Ancien-Régime", ensuite une noble dame, en ses voiles immaculées, dont la légende me fut attestée de façon officielle, une femme de chambre établie aux confins des couloirs depuis la" Belle Epoque", enfin la figure la plus marquante, un bel homme à l'oeil unique.
Ce dernier est un cas d'une extrême singularité: il s'agit  d'un baladeur, un fantôme "importé" de la maison de mon arrière -grand-mère, un exilé doué d'une robuste constitution qui a usé d'un audacieux stratagème afin de nous suivre à la trace.
Théodule L, sémillant dandy à la mode Balzacienne, purgeait quelques fautes vénielles du fond de son portrait accroché dans l'obscur couloir d'une austère bâtisse béarnaise franchement décrépie.
Le hasard lui apprit que sa lointaine descendante venait d'installer sa famille en une noble ruine du Languedoc. L'ingénieux personnage décida de se rendre détestable afin de nous rejoindre dans ce lieu bien plus romantique, et tellement adaptée à sa tranquille arrogance !
 Il n'hésita pas à sortir de son cadre pompeux à des heures exagérément fantaisistes. Bientôt, les locataires de la villégiature, édifiée comme un balcon au dessus d'une vallée silencieuse et sauvage, ne purent fermer l'oeil , ni méditer en paix .
Sans cesse, ces malheureux croisaient la haute silhouette en redingote et lavallière de ce fantôme scrutant leurs moindres éternuements de toute la flamme étrange de son oeil unique.
Au temps béni de l'enfance, j'avais  d'ailleurs suggéré que ce Théodule au beau prénom signifiant "serviteur de Dieu" en Grec ancien, puisse recevoir le sobriquet affectueux de "Polyphème",en souvenir du terrible cyclope qui voulut dévorer les compagnons d'Ulysse.
Les grandes personnes manquant d'humour à chaque génération, on ne m'avait pas écoutée ...
Le chahut muet de Théodule le fit haïr de tous, et, ce que ce diable de fantôme avait prévu, arriva: on nous supplia d'en débarrasser le paradis montagnard ! toutefois, on ne guérit pas un fantôme de son obsession invétérée de la fugue.
Le" nôtre" erre de sa démarche flottante, son oeil ardent pétillant de curiosité,ses moustaches relevés, un sourire narquois aux lèvres, il accomplit un petit parcours d'honneur, semble éprouver une prédilection envers le grand escalier, et adore converser de tout et rien en ma compagnie sur les marches de pierre usées.
Je lui confie mes secrets, et, loin de compatir à mes tourments, il m'agace en dardant son oeil de cyclope sur ma personne ! en son jargon éthéré, je sais qu'il me traite de lâche, voire d'ingrate :
ne suis-je en vie après-tout ?
En dépit de son franc-parler, Théodule nous démontre souvent sa magnifique science du "savoir-vivre à la français".
Il nous soutient de toute sa frappante distinction en présence de nos invités, et ne perd jamais l'occasion de suivre longuement, amoureusement-même, les plus jolies femmes montant vers lui dans leurs plus jolies robes.
C'est un peu notre étoile polaire ! or, deux astres éteints brillent parfois au firmament de notre manoir.
Le vent d'Autan, malédiction irréfragable s'abattant avec une régularité de "coucou suisse" sur le Languedoc, éveille en nos corridors deux créatures liées jusqu'au jugement dernier: une comtesse et sa soubrette ! la seconde porte un verre d'eau fraîche à la première afin de la rassurer les nuits dévastées par les âpres bourrasques.
 Ne riez-pas ! les légendes nous aident à ne pas perdre notre âme d'enfant: il est bon de les écouter avec indulgence...
 La noble dame a été aperçue maintes foi par des gens doctes et sérieuxs; et même repérée en train de traverser le mur de notre ancienne chambre du premier étage (depuis nous nous contentons de la pièce voisine) par une charmante amie dont le caractère prosaïque ne laisse aucune place aux vertiges de l'illusion.
A chaque fois, le même épisode recommence ...
Forme svelte charriant une envolée de blanche mousseline, la comtesse se réfugie dans sa vaste chambre à l'instant précis où les soupirs lugubres de l'autan s'évertuent sur les volets.
C'est alors que l'on entend un pas léger éreintant les nerfs, glaçant les coeurs. Le trottinement s'accentue, si j'ai l'esprit en alerte, je me recouvre la figure de mon drap, la tempête hurle, au bout de la maison une porte claque, un pied étranger crisse sur le parquet en face de ma chambre, un cristal chante, puis, le vent efface tout et, grâce au Ciel, le sommeil me prend ...A l'aube, je tremble un peu, j'entends un faible écho, et je me fais une raison !
L'enfant solitaire, silhouette preste en habit fermé d'épais boutons et coiffé d'un chapeau qui dérobait ses traits, a cessé de se mêler à nous depuis que nos fils sont devenus des jeunes gens..
L'un d'entre eux jouait des après-midi durant en sa compagnie invisible .
L'enfance sait voir si loin, ce sens s'égare en route, peut-être se retrouve-t-il, à la douce manière des amours perdues.
En tout cas, nous gardons Théodule ! un fantôme à poste fixe, c'est bien assez ...

A bientôt !

Lady Alix
Un fantôme classique pour tout vieux château:
portrait fantaisiste de François de Bourbon, signé Fragonard
Musée Fragonard, Grasse.

mercredi 26 juillet 2017

L'impossible festival !

Une réception originale, musicale et raffinée en pleine campagne !
 Qui peut avoir cette brillante idée ?
Certainement aucun être vivant doué de bon sens. C'est hélas notre distraction favorite afin de remédier à l'isolement fatal de la légendaire et absurde "vie de château"sous la brise de l'impécuniosité. A chaque fois nous faisons la promesse de ne plus jamais tomber dans ce traquenard, et l'année suivante, étourdis et enthousiastes, nous recommençons .
 Comment ne pas céder à la tentation incongrue d'inventer une fête, allant de la soirée dansante costumée au dîner en bleu ou au concert tragi-comique,pour le simple plaisir de remplir une maison, habituée à bouder dans la solitude, du réconfortant spectacle de visages souriants.
Nous raffolons de thèmes surprenants et les disputes s'élèvent car chaque membre de la famille insiste afin de défendre ce qu'il juge l'inspiration la plus originale depuis les premiers trépignements de nos ancêtres se réjouissant au fond de leurs grottes profondes.
Notre maison adore recevoir, elle soupire de bonheur à l'entrée des invités et se pare autant qu'une coquette cachant ses rides sous un nuage de poudre .Mélancolique et glorieusement défraîchie le jour, elle se nimbe d'un éclat mystérieux le soir et atteint la magie d'un château de conte de fées au coeur de la nuit.
Je crois que c'est surtout pour lui être agréable que nous l'inondons d'artistes ignorés, de danses vigoureuses et de musique romantique, de porcelaine fragile et de nappes à la nuance azurée.
Nous-même n'en demandons pas tant. Il nous incombe toutefois être dignes de la maison extraordinaire qui jeta autrefois son dévolu sur notre famille idéaliste. Nous lui devons beaucoup.
Ne nous abrite-t-elle avec vaillance, jamais excédée de nos initiatives insolentes et de notre sotte conviction d'en savoir plus long qu'elle sur notre destin commun ?
Au tout début, alors que nos salons résonnaient comme des cavernes creuses, que nos murs affligeaient les visiteurs pragmatiques par l'évidence de leur nudité saupoudrée de fissures, qu'une chaise semblait un exceptionnel élément de confort et que le jardin étouffait sous une mer de plantes épineuses d'une férocité sans pareille, même le roi des clochards aurait fui le charme exquis de notre hospitalité.
J'avais, à cette époque, l'endurance des optimistes nouée au coeur, et l'orgueil des mortels affrontant les dieux attaché à la ceinture. Un voisin osa me taquiner de sa facile ironie en doutant de notre avenir civilisé en ce manoir ouvert aux intempéries.
Puérilement vexée d'être quasi rabaissée au rang d'aimable barbare, je relevais le gant !
Le défi, absurde et puéril, mais nous étions à l'époque véritablement jeunes et royalement fous, était le suivant:
parviendrais-je du fond de mes ruines à attirer une foule radieuse à une sorte de "garden-party" vouée aux Arts ?
L'autre s'amusait, sûr de lui. Hautaine et péremptoire,  je promis à cet habitant d'un logis plus salubre que mon  triste manoir éclairerait le monde et en ranimant l'humanisme de Rabelais et les rosiers de Ronsard à la fin du prochain printemps.
 Là-dessus, l'arrogant voisin rit deux fois plus et me donna rendez-vous au printemps, en m'assurant de sa future compassion.
Or, dans la vie, mieux vaut ne pas mésestimer la prodigieuse capacité d'invention d'un coeur orageux. J'écumais, oui, j'étais même à la limite de la crise de nerfs. Toutefois, une énergie belliqueuse m'emportait déjà vers la victoire.
Cet ami, alourdi de certitudes exaspérantes, allait tomber du haut de trois donjons, me prier de lui pardonner son ingrat pessimisme et applaudir aux initiatives géniales qui envahiraient bientôt mon cerveau.
Convaincue, je calmais mon ire enfantine et annonçai à ma famille épouvantée que nous avions un festival à organiser en trois mois.
C'était une prise de risques inouïe ! les artistes sont tout sauf des êtres éthérés, il faut les nourrir, les choyer, les réconforter et encore mieux, les dénicher !
L'homme-mari, couvrant à ce moment-là, les guirlandes fleuris du plus beau plafond à l'aide d'un pinceau trempé de feuille d'or, au plafond, manqua choir de son échafaudage, fit semblant d'admirer mon audace et soupira si lugubrement qu'un nuage précieux s'envola sous son nez. Je me sentis accablée de remords,  mais, c'était trop tard, une fois l'honneur en jeu, on ne saurait reculer.
Quelle fâcheuse folie l'orgueil ne féconde-t-il !
J'avais si peu de temps afin d'égaler le festival d'Avignon, de Carcassonne ou d'Aix-en-Provence au sein d'un manoir atrocement délabré !
Le toit de la maison béait encore, nos rares dîners entre amis recevaient des cascades délicieuses de fraîche eau de pluie sur la belle nappe brodée, nos courses armées de seaux suscitaient une bonne et franche hilarité, nos enfants déployaient un parapluie en récitant leurs leçons. Ce rythme haletant nous maintenait en une forme éblouissante !
L'imposer toutefois à des amis innocents, et pire, à un aréopage de pianistes, peintres, sculpteurs, chanteurs, provoquerait un drame peut-être sanglant, à coup sûr bruyant ...
Je réunis un conseil de guerre mêlant mes jeunes enfants farceurs et joyeux, leurs jeunes amis éclatants de santé, et parfaitement indisciplinables, et une poignée de connaissances hétéroclites unis par un vif désir de s'amuser au sein d'un hiver maussade.
Dans ce lot insolite se trouvait un étrange sculpteur conseillé par un de ses admirateurs.
Or, en regardant s'asseoir au coin du feu cette" force de la nature" embarrassée d'un énorme sac, je fus la proie d'un obscur pressentiment.
L'artiste herculéen  me confia qu'il n'aimait rien tant que se précipiter sur les heureux mortels doués de "têtes inspirantes" afin de les immortaliser dans la glaise, le marbre, ou le plâtre, selon les ressources financières de ses modèles improvisés. Croyant m'être agréable, il  nous présenta sa collection évoquant les prises de guerre d'un chef cannibale: c'était franchement fort déroutant et dérangeant!
 Ces pauvres têtes grimaçaient, roulaient des yeux de criminels soumis à la "question" et semblaient aussi ravagées que notre façade nord, révélant son piteux état après le sacrifice de ses guirlandes de vigne-vierge.
Mes fils se tordirent de rire, notre chatte quitta la pièce en levant une tête offensée (les félins de compagnie ont une conscience aiguisée du ridicule) et je me répandis en louanges polies qui ne trompèrent personne. Mais, tant pis, la difficulté enseigne une certaine humilité.
Mon festival se contenterait des bonnes volontés. Le" coupeur de têtes" s'étala ainsi en haut de ma liste de créateurs de toute espèce. L'aîné de mes fils jouait très joliment du Chopin, malgré son jeune âge, il écopa de la seconde place.
 Ensuite, je remontai vers l'Olympe en engageant une amatrice éclairée qui promis de faire jaillir les sons les plus passionnés du répertoire romantique sur notre piano enrhumé. En récompense, cette artiste altruiste ne réclamait rien ou à peine, juste une invitation à dîner et un "petit cachet" fourni par les dons d'un public chimérique.
Délaissant la musique au profit de la peinture, je recrutai  ensuite une Anglaise qui semblait inventée par Woodehouse ou Lawrence Durrell. Une excentrique, convaincue, elle était manifestement la seule, de son piquant talent de peintre de "Natures Mortes". Son élan créateur l'entraînait vers de singulières compositions provoquant une vague mélancolie ou déclenchant une hilarité irrésistible: elle était obsédée par les gobelets de cristal et les fruits pourris. Pourtant, accrochées au mur, ces toiles garnissaient l'espace sans offusquer l'oeil.
Je soumis ces oeuvres britanniques à mon jury qui les admit de bonne grâce : cela mettait une note de couleur et de cocasserie, pourquoi aussi ne pas donner sa chance à cette si pittoresque représentante des héroïnes les plus farfelues de la littérature d'outre-Manche ?
 Puis, la panne vint.
Je scrutai le Ciel, le village, j'errai dans la maison, les illuminations originales s'enfuyaient. Allais-je abandonner ? l'homme-mari, toujours au plafond, l'espérait avec ardeur.
 Au moment précis où j'allai avouer ma défaite avant de combattre, le courrier me gratifia d'une enveloppe qui avait traversé les mers afin de m'accabler davantage.
De sa mission diplomatique en un continent lointain, sous des cieux rayonnants, assis au milieu de son jardin de paradis, le" parieur" avait l'audace de terrasser mes efforts d'une formule qui se voulait enjouée : il craignait, écrivait-il, "les fautes de goûts" qui ne manqueraient pas de ternir notre beau festival.
Dire que je vis rouge ne serait qu'un mot piètre.
Ce billet  respirant une certaine lucidité me fit l'effet d'une piqûre de scorpion ! en un froncement de nez, je repartis dans la bataille de la culture éclairant les campagnes.
Je devais regarder la catastrophe annoncée droit dans les yeux ; mes artistes étaient tous doués d'un grand coeur, mais le public réclame du concret et non de beaux élans humanistes. J'allai donc chercher fortune du côté d'un" Conservatoire", mot qui respire le sérieux et rassure les mères de famille, et j'entrepris de défendre ma généreuse utopie : un après-midi au jardin voué aux Arts.
 Les artistes de nos jours tiennent malheureusement davantage de la fourmi que de la cigale.
Les refus cascadèrent au risque de me noyer. Un coup de fil m'empêcha in extremis de chavirer: c'était mon sauveur ! ou du moins je le crus ..
.Ce cavalier blanc était un jeune chanteur, apprenti baryton, qui me promit, dans un flot de paroles hypocrites, se répandre en sons harmonieux à la date prévue, moyennant un discours flatteur et un article dans les gazettes .
Naïve et ravie, je repris espoir et en profitai pour annoncer à la presse locale la magnificence de mon festival. La réaction d'une journaliste spécialiste des événements secouant la monotonie de notre terroir me posa alors une question qui me fit comprendre à quel point je ne comprenais rien aux choses de la vie.
"Le buffet sera-t-il payant?"
Un buffet ! ciel ! comment n'y avais-je songé ! sans nourritures terrestres, les régals spirituels ne susciteraient qu'indifférence et sarcasmes.
Toutefois nous ne pouvions nous ruiner en notes d'épicerie ! l'homme-mari déchaînerait sur mon festival les foudres normales d'un père de famille indignement spolié ! comment concilier munificence gustative et impécuniosité élégante ?
 Une dame du village me présenta la solution la plus simple : remplacer  pour les spectateurs des environs les quelques euros du billet d'entrée par un déferlement de gâteaux préparés avec amour et habileté.
 Nous accumulerions sur de fragiles tables rudimentaires les indispensables rafraîchissements, et la garden-party prendrait des allures de pique-nique bon-enfant. J'embrassai cette personne et tout le monde loua sa fine intelligence du "terrain"!
Soudain passionnés, mes fils se transformèrent en meneurs d'hommes de 9, 7 et 5 ans.
L'homme-mari et moi-même venions de semer un beau gazon s'allongeant devant la maison à l'instar d'un étang du plus charmant vert-clair .Cette réussite obtenue à la force du poignet nous reposait des soucis journaliers et adoucissait notre humeur.
Tout le reste du jardin sentait violemment le sauvage. Plusieurs années de taille, coupe, défrichage varié et opiniâtre se déroulaient devant nous, mais qu'importait ce programme rebutant ! notre pelouse, honorée du titre de "coulée verte" ranimait déjà notre courage.
Or, ces diables d'enfants d'un commun accord eurent l'audace inimaginable de convier 22 gamins de leur âge tendre à un match de football entre deux bandes d'amis robustes et rivaux. Nous ne nous doutâmes bien évidemment qu'au coup d'envoi du cauchemar qui s'ensuivit...
Le grand jour frappa à notre porte.
Le  vaniteux diplomate parieur, sûr de sa victoire, me fit porter aimablement le matin de la fatale épreuve du genêt odorant qui se métamorphosa aussitôt en cache-misère dans les salles d'exposition: les têtes de l'ami-sculpteur réparties parmi les branches fleuries en perdirent leur apparence maléfique ! cela devint une sorte de mise en scène surréaliste du plus splendide effet.
Je cessasi de maudire le voyageur et me fis une raison. Nous allions  au fiasco, mais qui sait, peut-être les rares personnes qui se soucieraient de notre "après-midi des Arts" apprécieraient-elles nos tentatives fantaisistes destinées à les amuser quelques instants ...
Je perdrai mon pari, mais j'aurai le mérite touchant de ceux qui aiment les causes impossibles. L'homme-mari avait prédit une vingtaine de curieux.
 Quand les cloches de l'église tintèrent, je ne pus accueillir les premiers venus, le téléphone hurlait comme un enragé et le message que j'en reçus manqua de m'étourdir: les chanteurs du conservatoire nous reniaient purement et simplement !
 Ils avaient autre chose à faire ! je raccrochais avec douleur et fureur.
Nouvelle sonnerie, nouvelle averse glaciale: mon cousin, pianiste sensible, enrôlé au prix d'une puissance de persuasion éreintante, souffrait depuis dix minutes de peines de coeur ! il se réfugiait ainsi au bout du monde et s'en excusait !
Ce fut un miracle si je ne succombais moi-même à une crise fatale !
Je contemplais les yeux larmoyants l'horrible engin, il ne s'en tiendrait pas là, mon intuition affûtée par le désarroi ne se trompait guère: la concertiste au répertoire romantique sortait des Urgences; une mauvaise chute et la voilà le bras plâtré !
 Je sentis ce que Napoléon éprouva sur les eaux gelées de la Berezina...Mon festival était en lambeaux, et le ridicule inscrit en lettres de feux sur mon front.
On dit souvent que c'est en touchant le fond que l'on remonte.
J'entendis une valse de Chopin se dérouler en vagues apaisantes en souhaitant la bienvenue non pas à vingt badauds mais une bonne centaine ! un membre de ma famille tirait de notre piano exténué une fontaine de jouvence ! mon jeune fils exalté par cet exemple se surpassa !
 Un tonnerre d'applaudissements guérit ma panique, chaque musicien présent voulut charmer le public, un concert s'improvisa, joyeux et délirant.
Le sculpteur attira un mécène japonais, la lady taquinant le pinceau fut adulée par des gentlemen énamourés, la pelouse fut anéantie par une horde d'enfants rieurs; les tables s'effondrèrent sous les pâtisseries compactes et les quiches démesurées fournies avec une profusion prouvant que la campagne sait façonner les grands coeurs et pourvoir aux grandes faims .
Ce fut un après-midi de conversation décousue, de rencontres incongrues, de musique libre et d'agapes enfantines.
 Les Arts n'ont-ils pour vocation de rassembler et de rendre heureux ?
J'eus le triomphe d'autant plus modeste que cette victoire était une plaisanterie du destin, ce farceur semant le bon et le mauvais, le pire et le meilleur, l'absurde et le raisonnable. Le parieur et moi oubliâmes, avec un tact consommé, les sujets fâcheux et prîmes le parti  de consoler l'homme-mari mortellement affligé de l'aspect de sa pelouse: on l'aurait cru piétinée par une armée de sangliers !
 Un très singulier hasard décida d'une bonne averse de printemps...
Et le gazon martyrisé reprit vie le lendemain : finalement, ce "festival"  nous porta bonheur !

A bientôt,

Lady Alix

Marguerite Gérard:" Le concert", 1802,
Musée Fragonard à Grasse,